Les carnets de Vaqui 33

ARLES LA DOUBLE

         J’ai bien failli y habiter et pourtant, je n’aime pas Arles tout le temps mais plutôt par séquences, par bouffées pleines de souvenirs: Ce jour de février où les bourrasques de neige prenaient la place de la Cavalerie par le travers et qu’un homme aux cheveux rouges arrivant de la gare franchissait le rempart. St Roch me saluant aux carrefour des rues quand un matin à l’aube, je rentrais de chez celui qui fut un ami où nous avions passé la nuit à refaire le monde. Une conférence que j’avais osé donner sur « la Camargue de toutes les tentatives » à la salle Pons Dedieu. La nuit d’été constellé d’étoiles quand à quinze ans, on nous avait amené voir le Cid au théâtre antique. Une douceur de l’air et les feuilles d’automne sur l’allée des Alyscamps. Qui peut ignorer Arles quand il vit par chez nous ?

         Premières images remontant de l’enfance : C’est jeudi et comme bien des fois, ma mère va voir son amie Léone qui tient un « Lion d’Arles » – c’est une épicerie – derrière le museon arlaten*. Au sortir de la gare, le mistral nous a pris dans le dos et nous pousse sur la digue du fleuve. Parfois, il y a des sacs de sable entre les madriers du bastarèu*. Nous longeons des palais, des ruines fantomatiques. Puis nous basculons vers les rues noires et étroites. J’ai entendu que sous la cave du magasin, il y a une autre cave d’où part un souterrain qui traverse le fleuve et ça, ça me fait encore rêver.

         Une autre image remonte vers moi. C’est l’été, torride. Nous marchons du côté de l’ombre. Ma grand-mère me tient la main. Dans l’autre, elle a un coussin. Nous montons aux arènes. J’ai tout oublié de la corrida, de l’émotion première. Seules demeurent des couleurs, des musiques et quelques noms. Dominguin, Picasso…ma grand-mère pleurait pour un rien, pour un chat écrasé. Toujours la larme à l’œil. Mais pas aux arènes où elle retrouvait toujours aux mêmes places, les cousines Borel. Comment voulez vous après cela, que je condamne la corrida. Aujourd’hui, je voudrais qu’il y ait un permis de corrida, un laisser passer réservé aux seuls initiés, ceux qui se foutent du trantalh* et du jeu de la corne et de la mort des corridas spectacles, ceux qui savent retrouver la jubilation intérieure du temps qui s’est arrêté dans cette danse incantatoire et glacée quand c’est l’esprit du maestro qui domine la force brute de la bête. Mais allez expliquer ça aux foules ignares qui ont envahi jusqu’à la tribune de presse. Parce que c’est snob, parce que dans ce monde policé, on laisse croire aux autres que l’on conserve la juste part de bestialité. Alors que c’est tout le contraire: une catharsis intérieure qui transpose au plus profond de chacun le combat qui se joue sur le sable. On en sort libéré, étrangement serein quand sur les marches on retrouve quelques vrais amis pour échanger sans fin sur l’art de toréer. C’est peut-être parce que les nouveaux convertis me volent cette façon de me confronter au monde que depuis quelques années, je ne « monte » plus aux arènes les jours de féria. Mais je serai le premier à descendre dans la rue si demain, quelques ignorants voulaient nous l’interdire.

         Longtemps, j’ai fréquenté le Colisée arlésien par les belles journées du mois d’octobre, le plus beau mois pour la Provence, quand Arles accueille les finales de course camarguaise. Sous le ciel bleu sans tache, la lumière donne encore l’illusion de l’été mais le soleil ne brûle plus. On a fait l’apéro du côté de la Porte Agnel, partagé une rapide grillade en voulant croire que l’automne se refuse encore à arriver. Dans les arènes combles, c’est le pays qui se retrouve, ceux de Mouriès ou de Vauvert, les amateurs* et les passionnés. Les villages ont réinvesti leur capitale et vibrent déjà aux sons cuivrés de la pena de St Etienne du Grès. Il n’y a qu’aux arènes que j’aime les arlésiennes et les gardians dans la lumière encore haute  d’un midi solaire. Ces jours là, je porte sans vergogne la veste de velours. La course libre, c’est encore une histoire de temps arrêté. Comme à l’opéra quand le maestro lève la baguette, à la corrida quand il lève l’épée. Le silence est épais et la colonne d’air au dessus de nos têtes pèse mille kilos. Le temps est immobile. Dans la course provençale, c’est beaucoup plus fugace mais qui dira que les secondes continuent à filer lorsque le rasetaire* s’élève à la barrière en mesurant l’espace qui le sépare de la corne du biou* qui lui aussi s’élève. Certes, la philosophie n’est pas la même. L’affiche de la corrida étale le nom des maestros, celle de la course libre glorifie un taureau, une manade, une devise*. Mais c’est le même indicible amour pour ce pays dans ce qu’il a de rebelle, de non réduit à la carte postale. Après, on aura juste le temps de boire un coup rapide avec les colègas*. Les jours sont courts et la nuit tombe vite en octobre et puis demain, il faudra travailler.

         Il ne croyait pas si bien dire Vincent, quand il parlait d’Arles la japonaise. Mais ce qui vient d’orient, ce sont aujourd’hui des tropeladas* dociles qui repèrent leur guide à son petit drapeau quand ce n’est pas que ce simple appareil réducteur aux deux dimensions d’une image qui a fait d’Arles la capitale de la photo…Quel symbole ! La cité a vécu si longtemps au rythme de la sirène des ateliers du PLM*. Aujourd’hui, les bobos (mais n’en suis-je pas un ?) parcourent les anciens hangars où s’étale le monde par le fenestron* propret des clichés  affichés. Même les images les plus dures, townships sud-africains ou centres d’accueil pour SDF y paraissent aseptisées. Nous voilà donc réduits au monde des voyeurs. Quel tour de passe passe formidable qui a su effacer la peine des ouvriers. Patrick qui était avec moi ruminait jusqu’à mal’aise*: « Demain, on visitera Arcelor Mital pour regarder les portraits des anciens ouvriers ».

         C’est peut être pour cela, à cause de cette gêne, que je m’échappe vers les temps de Constantin dans ce qui devint la capitale des Gaules. Ailleurs, un monde s’effondrait. Les barbares avaient sauté le limes* et franchi le Rhin gelé. Mais, ici, près du Rhône, chaque après midi dans la touffeur des thermes, tout comme aujourd’hui, des êtres suffisants continuaient à pérorer.

Museon arlaten: premier musée ethnologique de France créé par Frederic Mistral. Palais du Félibrige
Bastardèu : batardeau
Trantalh tremblement, exitation
Amateur: gardian amateur qui va régulièrement aider le manadier
Rasetaire : raseteur, homme en blanc qui tente de décrocher cocardes et ficelles entre les cornes d’un biou
Biou : les taureaux de race camargue qui courent dans les arènes sont bistournés (châtrés) contrairement aux entiers (li taus)
devise: couleurs spécifiques à chaque manade
colèga : ami
tropelada : troupeau
fenestron : petite fenêtre en général située au nord
a mal aise : jusqu’au malaise
limes : limite fortifiée de l’empire romain

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