Les Carnets de Vaqui 32

VAR, VAIRE, VERDON 

         Les rencontres de l’inondation de 1994 m’avaient ouvert le pays d’Annot dans mon obsession géographique de découvrir le pays pam par pam*. Car il faut bien l’avouer, au-delà du pont de Gueydan*, je ne connaissais le long de la nationale 202*, que le ruban d’images qui défile de l’autre côté de la vitre de la bagnole. Des routes partaient qui suivant les rivières remontaient vers les cols aux noms célèbres qui franchissaient cette montagne qui longtemps servit de limite aux états de Savoie d’avec la France. Des forts, ici ou là, témoignaient des conflits ou plutôt d’une volonté de bornage : Entrevaux, Colmars les Alpes. J’ignorais tout du traité d’Utrecht* et des enjeux d’une zone de rencontres entre blocs d’idéaux tectoniques. Et puis le train des Pignes zigzaguait entre ponts et tunnels, traçant ses courbes qui trichent avec les abrupts.

         Mon exploration commença donc au pied des grès d’Annot, chaos formidable où vécurent les premiers habitants et dont le savant système de murets et de « biau*» organisait le versant tourné vers l’occident. Les jardins désormais sont lentement mangés par les arbres. Jean m’attendait au restaurant de l’Avenue, tout en bas de la gare. Etrange bonhomme que ce Jean. Maire, conseiller général, président de la chambre de commerce des Basses Alpes, il a maintenu contre vents et marées et toute logique économiste, son usine de biscottes dans ce pays d’Annot si bien que si l’on croise encore sur la nationale escarpée, de gros semi-remorques, c’est un peu de sa faute. Mais la logique mercantile des soit disant économistes dont la seule préoccupation est ce qu’ils appellent le « retour sur investissement à deux chiffres » n’a rien à voir avec le « vivre et travailler au pays » dont Jean reste un adepte. L’homme a fait du théâtre et n’hésite pas, devant la caméra, a déclamer en oc de beaux textes du cru. Mais s’accrocher à la culture et à la langue du pays est tout sauf un enfermement. C’est lui qui la première fois m’a parlé de Peyresq.

         Nombreux sont ceux qui connaissent Nicolas Fabri de Peyresc*, l’humaniste à la pensée universelle, esprit curieux à tous les sens du terme. Mais bien peu sont allés près de la Colle St Michel dans le village éponyme, bien étrange village investi dans les années 50 par des universitaires belges qui en ont fait un haut lieu du savoir. Aujourd’hui encore, les étudiants y marient, lors de leurs camps d’été, recherche et travail manuel tandis qu’un peu plus loin, des scientifiques s’interrogent sur l’expansion de l’univers. Illusion de l’été. Autre ambiance, plus fantomatique, quand les volets sont clos et que les brouillards d’automne montent à l’assaut des sommets tandis que les roussures dorent les forêts en pente. A Peyresc souffle l’esprit.

         Mais il est temps de basculer maintenant de l’autre côté de la colle St Michel, dans la haute vallée du Verdon qui grimpe jusqu’au col d’Allos. Le train, nous le retrouverons en gare de Thorame. Thorame qui fut au temps où la montagne était protectrice, un évêché*…La route est rectiligne qui remonte de St André. Elle traverse des parties boisées qui s’animent en été de nombreux campings. L’hiver, c’est la noria des bagnoles vers les stations du val d’Allos. Le fort de France et celui de Savoie balisent les entrées de la vieille cité fortifiée de Colmars. Ici, tout est fait pour résister au froid. Doubles portes, pontins*, rues étroites, toits qui s’avancent. On imagine l’hiver cernant la vie réduite au minimum. L’été, on reconstitue une hypothétique venue de Vauban. Tout le village participe.

         Je pourrais continuer jusqu’aux abords d’Allos pour saluer Pierrot le réfractaire, lui que j’avais croisé du temps de La Bugada* et des paysans travailleurs. Dans ce pays qui fournissait autrefois des milliers de litres de lait, il est l’un des derniers avec son fils à avoir des vaches. C’est désormais l’heure du tout tourisme et des boissons aseptisées. O le bol de chocolat au lait crémeux dont j’avais oublié le goût qu’il m’offrit un jour d’hiver ! Nous parlions de Jean Caire* et du Docteur Honnorat* son voisin. Pierre qui descendait chaque semaine jusqu’à Aix la lointaine par passion de la musique. Six mois de l’année, le haut Verdon est une vallée close. Autrefois, les gens du pays d’Allos franchissaient le col malgré la neige, mais toujours tôt le matin ou tard le soir pour que la neige gelée empêche les avalanches, afin de livrer leur lait à Barcelonnette.

          Malgré le beau soleil, ce n’est pas vers l’Ubaye que file ma voiture, mais par une route minuscule, je grimpe vers le col des Champs. Le côté Verdon est boisé. Les pentes vertigineuses qui plongent vers le Val d’Entraunes ne sont que prairie et alpages. L’air est vif. Le col des champs est à plus de 2000 m. Un rapace fait de grands cercles dans le ciel dégagé. Salut à la borne frontière des états de Savoie et du royaume de France. Des marmottes sifflent dans les éboulis. Les aiguilles de Pelen sont d’une beauté époustouflante. Tout en bas, c’est le Var à sa source. A St Martin, je retrouve la route de la Cayolle* et ses motards germaniques ou italiens dont les engins transitent à fond la caisse sur cette route des grandes alpes. Guillaumes est à deux pas.

         Mais avant de m’y rendre, un centenaire m’attend à Chateauneuf d’Entraunes. La route semble grimper vers le bout du monde. Puis le paysage s’élargit et sur un mamelon, voilà le village qui se dore au bon soleil. Avec son épouse dont les 95 ans débordent de jeunesse – et ce n’est pas de l’humour –Raymond me raconte leur métier, celui de berger et la transhumance à l’envers qui chaque hiver les voyait en onze jours descendre avec leurs bêtes jusqu’aux prairies (sic) de Hyères. Nous parlons du moulin, tout en bas sur les rives de la Baratte que le Parc du Mercantour vient de restaurer, nous évoquons inévitablement les loups et les pastres d’aujourd’hui…Dans la vieille demeure aux bois noircis trône une télé écran géant. Choc des mondes, des mutations qu’ils ont vécu. Si tout va bien, quelqu’un les amènera jusqu’à la foire aux tardons* mais comme Maria le constate, ceux de leur âge sont tous morts…

         Guillaumes. La foule s’y presse chaque 15 août pour voir les sapeurs napoléoniens remercier la vierge de les avoir ramenés de la Bérézina. Le climat de la vallée les avait sans doutes rendus plus résistants que les autres. Mais le vrai rendez vous, celui qu’aucun pastre autrefois ne manquait, c’est au bel automne la foire aux tardons. Plus rien à voir cependant avec le rendez vous d’avant. Les moutons se font rares dans les enclos près de la route de Péone. Le syndicat d’initiative a voulu en faire un évènement « pittoresque ». Les bergers ont réguigné*. Le marché offre ses couleurs vives et comme me l’explique un éleveur, aujourd’hui, les jeunes qui restent préfèrent les vaches et le fromage. « C’est plus rentable ! Et puis pour les moutons, les maquignons montent directement dans les alpages faire leurs affaires sans qu’il n’y ait personne. Sur la foire, on négocie plus rien ! » Et pourtant…C’est par millier que chaque été, les grands troupeaux de Crau occupent les alpages.

         J’ai quitté Guillaumes quand les rayons obliques illuminaient encore le château des comtes de Provence*. Des hameaux hagards s’accrochent à la montagne au dessus des gorges du Daluis L’ancien tracé du tramway s’accroche à la paroi et offre des ouvrages d’art spectaculaires où des allumés pratiquent le saut à l’élastique. La roche est rouge. Que ce pays est beau ! En débouchant tout en bas sur la 202 près du pont de Gueydan, j’ai l’impression d’atterrir dans un autre univers. 

Pam per pam : morceau par morceau
Pont de Gueydan : station du train des Pignes près du pont à la jonction du fleuve Var et de la Vaire qui arrive d’Annot
Nationale 202 : route reliant Nice à Digne par Puget Théniers, St André les Alpes et Barême
Traité d’Utrecht :  1713 met fin à la guerre de succession d’Espagne et par chez nous, au coflit entre France et Savoie.
Biau : béal, canal d’amenée d’eau
Nicolas Fabri de Peyresc (1580-1637) scientifique, homme de lettres et astronome439 – 450. Eturamina est le siège d’un évêché. L’emplacement n’est pas confirmé bien que les indices apparents laissent supposer N.D. du Serret. Sévarianus en était son évêque.Pontin : rue voûtée couverte
La Bugada : journal occitan des années 70
Jean Caire : érudit alossard mort en 1999
Simon Jude Honnorat : 1783-1852 médecin alossard auteur d’un dictionnaire de la langue d’Oc qui servit de modèle à F.Mistral
Col de la Cayolle entre le val d’Entraunes (haute vallée du Var) et Ubaye – 2326m
Foire aux tardons : Le « tardon » est un agneau élevés sous la mère dans les alpages. Il a donné son nom à la foire de la mi septembre à Guillaumes
Reguinhar : râler, se plaindre

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