Les Carnets de Vaqui 31

HAMEAUX PERDUS DE LA MONTAGNE DES MONGES

         A force de filer sur l’autoroute rectiligne qui fonce vers Gap et l’Italie, on en finirait par oublier les reliefs compliqués qui s’enchevêtrent autour du massif des Monges. Pourtant, après l’estranglador* de Sisteron, les montagnes se dressent au levant comme une citadelle : falaise de la Gache, montagne de Reynier  puis au-delà, la pyramide des confins puisque ceux de Bayons descendent à Sisteron, ceux de Barle s’en vont vers Digne tandis que ceux de Turriers appartiennent au pays de Seyne.

         Mais on m’attend à la Motte du Caire. J’y étais venu une lointaine fois raconter mes histoires à l’Ecole Occitane d’Eté. Souvenir étrange de cet hôtel désert au milieu de juillet et dont j’ignorais qu’il était tenu par cette famille dont la petite fille avait été massacrée par des marginaux, une affaire dont l’écho se répercutait encore dans les couloirs de l’auberge comme si le malheur s’inscrivait à jamais entre quatre murs. Je n’y étais plus jamais retourné et cette fois encore, je n’y restais guère, délaissant les rangées uniformes de pommiers et les caravanes des teutons venus au soleil faire du vol à voile*. C’est que Jacques m’attends et dans on 4/4 nous remontons la vallée de la Sasse. Après Clamensane et bien avant Bayons et son église formidable, nous prenons à main droite en direction de Reynier. Le village est tout en haut, perché sur une crête, quasi désert puis c’est la piste vers Baudinard. Aux pieds des Monges, il n’y a plus qu’un habitant avec ses quelques moutons et son gîte que remplissent les marcheurs. Au sortir de l’hiver, des plaques de neige s’accrochent aux rives de la route. Le paysage est tellurique. D’une dureté sans égal. Derrière nous, le petit cimetière de Reynier fait la bascule au sommet d’un mamelon. Jacques le chasseur me montre un ralh*de mouflons qui s’égayent auprès de la rivière.

«  Les loups ne doivent pas être dans le coin

–         il y a des loups ?

–         Trois meutes dans les Monges. Pour le berger d’Esparron, c’est l’enfer. Je te montrerai. Et les mouflons, c’est le foin des loups…»

Il n’en dira pas plus mais je sens bien chez lui une colère froide qui va au-delà des mots. Baudinard est un cul de sac. Certes, nous pourrions par les pistes, gagner Esparron mais la neige de printemps nous coupe le raccourci. Il faut redescendre jusqu’à la Sasse puis remonter au milieu de la rocaille. Nous dépassons un mini-centrale. L’eau cascade en contre-bas. La roche devient rouge, ployée à sa main par les forces remontant du profond de la terre. Esparron la Bâtie est un autre bout du monde. Volets clos, place déserte, des jardins où l’on sent sous la terre que s’activent les germinations futures. Comme Reynier, Esparron fut aussi une commune indépendante, peuplée jusque dans les années 20. Aujourd’hui, le village s’égaye quand arrive l’été, quand « les marseillais » remontent l’espace d’une illusion habiter les anciennes maisons de famille. On joue aux boules sur la place, on rallume le four, on nettoie le jardin…Pour l’heure, dans le froid tranchant et sous le soleil printanier, les habitants du cimetière sont bien seuls…

         Jacques raconte. « C’est la guerre de 14 qui a vidé le village. Et puis dans les années soixante, les derniers fonctionnaires sont partis. Plus d’école, de garde forestier…il n’y a plus qu’une famille au hameau du Pont, là bas en face, sous le rocher du midi. Le fils qui a repris la ferme a tout réaménagé mais il se demande s’il va continuer à cause des loups… »

         Il y a dans sa voix quelque chose d’indicible, comme une brisure de voir ce pays à la rude beauté lentement se vider de ses derniers habitants pour n’être plus qu’un poumon vert, un luna park pour marcheurs urbains. En redescendant le vallon de la Tine*, il raconte le temps où pour les élections, on prenait la boîte de sucre pour faire le tour des maisons où chacun déposait son bulletin. Et puis cette histoire de l’été 14, quand les escarts* isolés n’ont appris que trois jours après la déclaration par les gendarmes qui venaient réquisitionner la jeunesse, que c’était la guerre.

         Mais déjà nous atterrissons tels ces planeurs descendant d’un autre voisinage. Ce ne sont pas les nuages que nous avons côtoyé, plutôt l’âme d’une terre nue et dépouillée qui s’accroche à la vie. En arrivant à la Motte, Jacques me parle de son escolo dou grand valoun et de son bonheur de voir dans un si petit pays collège et gendarmerie, tous les servies publics qu’ailleurs on démantèle. Trop de vie, tout autour a foutu le camp. Et quand un pays n’a plus les mots pour se dire, alors il n’est plus qu’un décor, une image de carte postale.sans aucune épaisseur et il ouvre non sans rage un bocal de civet de sanglier, un de ces porcs qu’il a tué probablement vers les Monges.

Estranglador : étranglement
La Mota dau Caire est un centre important de vol à voile ouvert les six mois d’été où viennent voler de nombreux étrangers.
Ralh : troupeau. On dit un ralh de cabras
Le vallon de la Tine remonte vers Esparron.
Escolo dou grand valoun : association félibréenne  – Le grand vallon est l rivière qui arrose La Motte

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