Les Carnets de Vaqui 30

FOS

 

         D’abord, c’est un souvenir de la lointaine enfance, quand avec ma grand-mère, j’allais au bon soleil de la grand plage* dans le cabanon de Mme Vachet. Puis les sorties au Cavau*, quand la 203 familiale louvoyait entre les taches de sable mou pour gagner l’ombre des blockauss. De temps à autres passaient les promenades à cheval de la manade Gilet. Des images, oui, de simples images remontant des souvenirs premiers. Puis plus tard, perchés sur la muraille, un gamin qui se moque de ces rougeauds paysans de Vaucluse qui font la queue dans leur bagnole au feu rouge de Miramas. C’est dimanche et ils rentrent de Fos. Et puis voilà les verts paradis des amours pubertaires. Je vais à la mer en stop pour croiser un bref instant un regard sur le sable et puis je reviens fatigué et rêveur par l’allée des pins. A main droite, entre la route et les étangs, c’est l’ouest sauvage, des bious*, une arène…voilà, c’était Fos et puis soudain, c’est le séisme. On crée dans cet espace vierge l’Europort du Sud, un projet titanesque de sidérurgie sur l’eau et de darses que l’on creuse jusqu’au fond du marais.

         Soixante huit est passé par là. Sur les murs de la nuit, Christian invente le slogan « Fos : KO ». Avec René, nous allons nous coucher devant les bull-dozers. C’est l’époque de l’APL, l’agence de presse libération, bulletin ronéoté qui n’est autre que l‘ancêtre de Libé. Les maos sont à la manœuvre. Va donc leur expliquer que nous, nous revendiquons de façon sûrement « petite bourgeoise » la défense d’une terre face au rouleau compresseur des aménageurs de tout crin. Pourtant, nous nous retrouvons souvent à cavaler sur le vaste espace devant Ugine Acier, les CRS au cul.  Christan est «baile*» dans un vieux mas près de l’étang redon. Il tue les ragondins qui raffolent des jeunes pousses de riz. Nous les mangeons en civet. C’est délicieux. Un soir, en fouillant dans le grenier, nous découvrons dans une vieille malle tout une correspondance en provençal dont nous n’arrivons pas à décrypter les tenants et les aboutissants mais qui parle de Félibrige. Que sont ces lettres devenues ? Nos soucis sont tout autres. Sortir un cheval planté dans un marais. Aller jouer au loto un soir de tempête et emprunter la digue de la mer, alors ouverte, jusqu’aux Saintes Maries. Surtout, être de tous les refus, toutes les manifestations contre cet aplanissement organisé du marais. Après avoir pompé l’eau, on a planté des céréales pour fixer le sable mais les ingénieux ingénieurs n’arrivent pas à empêcher la formation de congères. Ce pays, nous le connaissons par tous ses recoins, à toutes les heures, surtout la nuit quand il s’agit de coller les affiches avec les copines. Christian emprunte parfois la bétaillère du mas afin que, perchés dessus, nous collions le plus haut possible. Combien de matins à regarder le lever du jour sur ce qui reste de plage tandis que la vedette des garde-côtes passe à quelques encablures, nous observant de leurs jumelles.

         Ma sœur qui vient de sortir de l’école normale a son premier poste d’instit dans le caravaning de la Feuillane. Peuple des chantiers, de migrants perpétuels qui n’hésitent pas à laisser leurs gamins dehors dans le froid pour faire l’amour dans la caravane. La vie est rude, la Crau glaciale en hiver et quand le vent souffle trop fort, les ouvriers perchés en haut des portiques de fer des futures usines n’hésitent pas à lâcher leurs meules plutôt que de tomber avec elles. Qu’à cela ne tienne ! Au prix des meules, on les leur attache au corps ; ils feront un effort ! Il y a ces drames quotidiens, ces camps de travailleurs et ce portugais retrouvé le lundi pendu dans son étroite chambre mais qui se préoccupe de lui ? On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs et l’Europort peu à peu se compose. Nous avons beau, nuitamment, invoquer Roncelin de Fos, le maître secret de l’ordre du temple, le « dé-paysement » est inexorable. « Et puis de quoi vous vous plaignez ? Vous aurez du travail ! » Va t’opposer à la rengaine !

         Et le travail est là qui génère la grande mutation. Il y a ces lorrains déportés au soleil et qui croyaient le pays accueillant. Mais l’été brûle et la bise mord. La marée pavillonnaire cerne les villages : les Carabins, St Martin de Crau, Rassuen…Les jasses* des bergers forment un îlot dérisoires entre la voie rapide et les cités nouvelles. Ce pays n’était pas gras. Il était humble, ouvrier, mais il avait ses espaces aux plaisirs modestes. Il va connaître la pauvreté. Les barres de cités rectilignes de Miramas. L’aisance aussi avec les aménagements culturels et sportifs qu’Istres confisque et les résidences de luxe pour les cadres de Fos sur les collines du pays salonais. Je me sens étranger. Point de haine pour ceux qui arrivent. Tout au contraire. Nous avons un  pays à partager. Mais ce sentiment étrange d’une « mécanica dau malastre*» qui nous a tous abusés. Va rappeler qu’Istres est une ville de tradition taurine et qu’il y avait là des manades* à des gens qui ne savent pas faire la différence entre un biou* et un taureau.

         Quarante ans plus tard, l’illusion s’est dissipée. Mr Mital parle d’arrêter les hauts fourneaux  et les usines annoncées ne se sont jamais installées. Les cieux chargés d’anidrite sulfureux donnent des couchers de soleil si rouges qu’ils en finissent par être beau. Le soir, les navires à l’attente dans le golfe allument leurs lumières et une atmosphère d’irréalité baigne ce coin du monde. Des animaux nocturnes s’ébrouent dans le marais. D’énormes camions foncent vers le quai porte-containers. Des lapins écrasés balisent le dédale des routes. Seules, les éoliennes géantes qui virent dans le soir conservent un peu de la poésie des Don Quichotte que nous fûmes. Ce pays que nous avons laissé bâtir n’a plus rien à voir avec celui de notre enfance. Lorsque nous en parlons, plus personne ne nous entend et c’est bien là la grande difficulté d’y venir travailler.

Cavau et Grand plage : Les cabanons de la grand plage de Fos s’alignaient à l’est du dancing et de l’avance bâtie de St Gervais. A l’ouest, c’était le Cavau, une immense plage non aménagée qui allait jusque ver Port St louis
Biou/ taureau camargue qui a été bistourné, châtré contrairement au tau qui lui est entier.
Baïle : chef d’exploitation agricole
Jasses : bergeries
Mécanica dau malastre : mécanique du malheur – poème d’Yves Rouquette
Manade : élevage de taureaux camargue

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