Les Carnets de Vaqui 29

L’AUTRE LUBERON

         Viens un matin frileux. L’hiver submerge les collines tandis que sur la place, de rares silhouettes se pressent, un cabas à la main, vers l’épicerie. Les cris étouffés des enfants de l’école parviennent jusque sus les platanes du cours où personne ne s’attarde en palabres sans fin. Pourtant, la montagne n’est jamais aussi belle qu’en cette saison, découpant au midi sa silhouette puissante sur un contre ciel d’un bleu impeccable. De l’autre côté, au-delà des plateaux, on devine les sommets enneigés des vrais Alpes. Ici, c’est un ailleurs glacé qui se moque bien de volets clos des secondaires de luxe. Il parait que c’est par ici que Kate Midelton a été photographiée topless. Au fait, ce monde des poeples, des terrasses de carte postale et des cigales safranées, existe-t-il vraiment ?

         Verrue. Parenthèse. Illusions qui encoquinent les magazines. En descendant sur Apt, je me méfie des tâches luisantes de verglas. Sur la petite route cernée par les chênes, je repère des voitures de chasseurs. A moins que cela soit des chercheurs de rabasses*. Au Greg, personne que quelques lycéens hâtifs s’acharnant grâce à la wi-fi sur leur petit clavier. Revient le souvenir de ces directs avec René Bruni, le fin conteur évoquant les sorciers. Car si les Alpilles sont une terre d’accueil, le Luberon est d’abord un refuge. Il était fier, le René, d’un aven portant son nom quelque part sur les Claparèdes*. Lui savait si bien glisser de l’autre côté de la carte postale. Pas étonnant que le pays des chênes somptuaires ait rassemblé tant d’érudits, du père Pellecuer* me guidant dans les ruines d’Oppèdes le vieux avant que le village ne devienne de mode à mon ami Marc*, le poète-libraire qui peut parler de tout. Terre de poètes – Salut à Serge Bec*, écrivain majuscule – tout une génération qui m’a guidé dans cet autre Luberon qui n’existe qu’aux premières roussures de l’automne pour se dissoudre dans les premiers soleils d’avril. Après, ce n’est qu’un cirque où les cinéastes veulent fermer les poulaillers voisins pour cause de nuisance et où des hollandais s’en prennent au maire de Lourmarin qui n’a pas désinsectisé les haies bruissante de cigales : elles les empêchaient de faire la sieste !

         Luberon initiatique qui exige des guides sûrs : je songe à André Bauer*, l’ancien propriétaire du château de Lacoste avant que l’argent de Cardin ne vienne le confisquer. Il me racontait comment une universitaire américaine lui avait avoué lors d’un colloque sur Sade comment elle avait nuitamment franchi les murailles du château pour se caresser sur la pierre chaude…je songe au bougon Pessemesse* vitupérant le monde mais qui sculpte les mots dans son abri sous roche. Je songe à Justin, mon propriétaire, qui m’avertissait quand les « ponses* », les percnoptères, étaient revenus nicher dans la falaise de Roque Malhère*  Avec Yvon Sarnette*, nous suivons le canal St julien : Je songe aux paysans qui lisent, cette race en voie de disparition à la jonction de la tradition orale et de la parole écrite. Je songe à la vieille Mme Appy* dans son noir habit de pasteur me montrant le fougueiron* derrière la cheminée où se cachaient les barbas*, là dans la vielle bastide familiale où rien n’avait bougé depuis les dragonnades. Je songe encore à ce chauffeur de taxi de Gargas qui sait tout sur les aiguiers* de St Saturnin. Le vieux Marceau Saignon me racontant sa résistance. Car l’autre Luberon n’a d’existence que dans le savoir des hommes, ceux qui transmettent sur le temps long cette compréhension des choses qui se mesure parfois à la fatigue dans les mollets.

         C’est une belle journée de février et je grimpe avec mes chiens vers l’ancienne ferme des Malhoca, posée au bord du ciel. Court d’haleine, en débouchant sur le plateau, je suis illuminé par les amandiers en fleur. C’est une nuit d’été, nous marchons sous les étoiles vers la borie blanche. C’est un temps de froidure. En grimpant par le bastidon du Pradon, je suis descendu jusqu’à l’auberge d’Oppèdes le vieux et là, il me faut quitter la douce châleur digestive pour traverser le froid et rentrer chez moi à pieds. C’est une nuit mutine de mai et j’ai perdu les autres qui allaient faire fête à Chantebelle. J’erre solitaire sur les prairies du Mourre Negre. La vieille Léa soignait avec les plantes. Son fils était croquemort. Dans la faille de Régalon, nous trouvons tout, des dentales préhistoriques aux conserves rouillées des anciens résistants. Terre de refuge, j’ai dit. Tandis que mon voisin Knud le danois qui vient de me faire écouter les vers du bois et le vin qui bouillonne dans la cuve me dit qu’il s’en ira car les avions qui décollent à Marignane dérangent son oreille. Refuge jusqu’à quand ?

         Je suis enfant. Chez Marthe, la copine à ma grand-mère. Nous avons laissé sa pâtisserie de « La mouche à miel » où elle me bourrait de gâteaux pour venir jusqu’au four à chaux, à l’entrée de la combe. Le vieux monsieur qui passe sur le chemin – « Regarde le bien me dit-on – ce monsieur, c’est Henri Bosco. Et on me montre la tête de cerf que dessine la pierraille à flanc Luberon. Je lirai bien plus tard e Mas Théotime. Et cette réflexion entendue dans la bouche du voisin qui revient du stade. Il y avait le derby Lourmarin-Bonnieux. C’avait été chaud et Monsieur Camus « avait fait le coup de poing »… Aujourd’hui encore, je n’arrive à y croire et pourtant…

         Je sais, on finirait par croire que je veux choisir les résidents. Mais quoi, je n’ai jamais dit que cet autre Luberon appartenait à ceux qui avaient leurs quartiers de noblesse provençale. Rien à voir avec les gênes. Il suffit d’aimer pour être du pays. Qui parle ‘identité choisie…Au travers des émissions, je suis souvent parti en chasse de ceux qui ont savaient dire. Si j’ai des bribes de Camus, c’est par Paulette Ollier, la cuisinière du restaurant de Lourmarin où il venait chaque jour prendre son repas. Et mon ami Claude me conduit toujours dans les voisinages de Char. Tant que ce pays conservera les mots pour se dire, alors il échappera à cette fatalité que nous dénoncions autrefois sur les murs de la nuit avec nos bombes de peinture : devenir le « Bronze-cul » de l’Europe !

Rabasse : tuber mélanosporum. Trufe noire
Claparèdes : plateau ponctué de Bories au dessus d’Apt et de Bonnieux
Louis Pellecuer : éudit fondateur d’Archipal, société savante du pays d’Apt
Marc Dumas : libraire d’Apt, écrivain provençal et français
Serge Bec : un des plus grands poètes de langue d’oc
André Bauer : ancien propriétaire du château du marquis de Sade à Lacoste
Pierre Pessemesse : écrivain occitan
Justin Chalet : paysan de Mérindol
Ponses : percnoptère d’Egypte nichant dans le Luberon
Roca Malhèra : falaise à l’entrée de Régalon qui marquait au moyen âge la limite entre la provence comtale catalane et le marquisat de Provence toulousain.  « De Rocamalhèra a Rocamartina »
Yvon Sarnette : paysan érudit de Cavillon – président du plus vieux canal de Provence, le Canal St Julien
Simone Appy : fondatrice de la société d’études vaudoises du Luberon
Fougueiron : cachette aménagée dans le mur derrière la cheminée où les vaudois cachaient leurs pasteurs, les barbas qui se déplaçaient toujours par deux.

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