Les Carnets de Vaqui 28

SALON DE CRAU

         C’est un froid matin d’hiver dans le moulin de Craponne, à deux pas de la mairie. Vincent que j’ai eu au téléphone, m’a dit, énigmatique : « Je t’amène sous Salon ». Il faut dire qu’à cette saison, les canaux sont en chômage et Vincent préside « l’œuvre de Craponne*», l’association qui gère le canal du même nom. Dans l’énorme moulin qui tient lieu de siège, nous descendons par une trappe. Le sol glisse, un filet d’eau court sous nos pieds. « En temps normal, on aurait de l’eau jusqu’au cou ». C’est la chambre des roues du moulin dont on voit les anciennes traces. A nouveau, il nous faut glisser dans un couloir pour gagner une vaste galerie voûtée. Toute l’eau qui descend du val de Cuech* court sous la ville, animant autrefois de très nombreuses roues dont on découvre les vestiges au bout de galeries qui prennent sur cette vaste avenue souterraine. Un crumascle* rouillé, une vieille hache rongée par l’humidité. Nous avançons au le fil du courrant. Carrefour. On pourrait rouler avec une voiture dans ces tunnels sans fin. Ici et là, des évacuations et des prises. Les pierres belles sont usées par les ans. Elles remontent au temps de Craponne. Certaines doivent être plus vieilles encore. « Ici, on est dans les douves de l’ancien rempart. Et ça, c’est le pont qui permettait de passer la porte du bourg neuf ». Le sol depuis est remonté de quelques bons mètres. Nous continuons en direction de St Michel.

         J’aime cette ville dont mon bon maître le père Chapus précisait qu’elle n’était pas d’une touristique Provence mais bien de Crau. Salon de Crau, même si c’est Craponne qui a fait reverdir l’ancien delta de la Durance devenu « notre désert pétré ». Ainsi le définit Mistral. Le père Chapus, lui, avait connu Mme Mistral. Dans son atelier d’ébéniste de la montée de l’hôpital, il tenait son académie où, entre le portrait de Mistral et la statue de Vishnou, se croisaient toutes sortes de gens, vieux salonais férus d’histoire, illuminés en recherche du trésor de Nostradamus, hommes politiques, et même, une fois, une équipe de télévision japonaise à qui il fit croire qu’il possédait des os véritables du mage de Salon. Car l’homme qui avait connu les camps de concentration pour ses engagements avait un humour toxique. Il gardait alors la clé de la demeure de Nostradamus et lorsque quelque esprit fort se recueillait dans une pièce de la maison, on pouvait entendre cet étrange dialogue :
«  Qu’est-ce que vous faites ?
–         je prends les énergies !
–         soyez braves, laissez en un peu pour les Salonais »
   Au-delà de la galéjade qu’il maniait avec subtilité, l’homme était profond et ce n’est pas pour rien que chaque fois qu’on trouvait quelque vieil objet dans Salon, c’est au père Chapus qu’on l’amenait. Combien de choses et de lieux a-t-il sauvegardé à une époque où l’on ne parlait que très peu de patrimoine ? Ce n’est pas pour rien que Jacqueline Allemand, la conservatrice de la maison du mage devenue un vrai musée de l’humanisme a mis près de l’entrée un  portrait du René. Ne l’avait-il pas elle aussi emmenée « sous Salon » ?

Je me suis longtemps interrogé sur l’attrait qu’a pour moi Salon de Crau. Certes, c’est la ville de mon adolescence, des sorties au cinéma, des premiers rendez vous à la fontaine moussue. Mais est-ce suffisant ? La différence, c’est peut être ces images tirées des récits que nous faisait René Chapus de la cité au début du XXème siècle, à une époque où huiliers et savonniers amassaient de colossales fortunes. On jouait gros au cercle des arts et les gamins allaient espionner ces notables qui menaient grande vie et dont certains s’offraient des représentations privées de la comédie française dans des théâtres qu’ils avaient aménagés dans leurs beaux hôtels particuliers de la route d’Arles. Les gamins eux restaient de l’autre côté des grilles à regarder les allées venues des voitures à chevaux. René évoquait ces petites gens qui, munies d’une panouche*, allaient racler le fond des cuves pour récupérer dans leurs chiffons les restes d’huile rance. Il parlait des grands troupeaux s’abreuvant à la grand foent*et racontait à qui voulait l’entendre l’histoire de la soupe de code de Crau*. Quand il a disparu, c’est l’encyclopédie d’une ville qui s’est refermée.

Bien sûr, c’est souvent que nous avons installé nos caméras à l’ombre du château de l’Emperi, dans ce centre ville désormais asseptisé. Il me revient cette fois là où, en direct, j’avais demandé au patron de la base aérienne pourquoi il ne cherchait pas de sponsors pour financer ses vols puisque on nous demandait alors à nous, service public, d’en trouver pour payer nos émissions. En revoyant la tête du colonel – mais peut-être était-ce un général – je me sens tout fier d’être un continuateur de cet esprit reguinhaire* que m’a transmis le père Chapus.

Cette ville pour moi est peuplée de fantômes et je sais bien, en remontant le cours Gimon* en direction de l’hôpital où ma mère est soignée, qu’il me faudra bien la ré apprivoiser et revenir dans le soir qui tombe vers l’ancienne église St Michel et son beau portail roman. Celle là au moins ne s’effondrera pas comme l’a prévu Michel de Notre Dame pour la collégiale St Laurent où il est enterré. Il y a, à Salon de Crau, une rumeur paisible, celle de l’eau qui court et se perd quelque part sous la place Morgan, dans cet ancien marais du côté des Ferrages. Mon père dit Vincent, ne voulait pas se faire enterrer au cimetière près du stade parce que l’eau est à fleur de sol et il ne voulait pas pourrir dans l’humidité…l’eau, une simple rumeur, celle que vient déranger trop souvent le vrombissement des avions de la patrouille de France.

Adam de Craponne : ingénieur salonais qui amena l’eau de la Durance jusqu’en Crau grace au canal qui porte son nom géré aujourd’hui par une ASA dénommée »Oeuvre de Craponne » 
Val de cuech : haute colline qui domine Salon
Crumascle : chaîne à anneaux permettant de pendre le chaudron dans la cheminée
Panouche : perche terminée par une boule de chiffon pour nettoyer fours ou fonds de cuve
Grand foent connue aujourd’hui sous le nom de fontaine moussue
Soupe de code de Crau : soupe de cailloux, de galets de la Crau.
Réguinhaire : râleur
Cours Gimon : avenue centrale de la ville

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :