Les carnets de Vaqui 27

ROUDOULE

         Faut-il croire à la prémonition ? Le nom de Puget Rostang toujours m’avait intrigué sans que jamais je n’y aille. Etait-ce cette vibration médiévale qu’il produit lorsqu’on le prononce à voix haute ? Il allait pourtant être le lieu d’un des plus belles rencontres que le métier m’a réservé. Mais venons en aux faits. En novembre 1994, nous avions programmé une semaine d’émissions à Puget Théniers et tout naturellement, j’avais découvert lors de mon repérage, sous le dôme de Barrot la vallée de la Roudoule et son écomusée. Tout donc était calé pour que le lundi matin, les camions de France 3 remontent la vallée du Var pour installer les caméras au pays d’Auguste Blanqui*. Certes, il pleuvait dru et la semaine s’annonçait pénible mais quoi, le temps ne nous avait jamais fait renoncer à cette télévision de terrain qui était la notre. Il devait être vingt heures quand Ange qui était lors maire de Puget Rostang m’appelle au téléphone :

« Demain, vous ne pouvez pas venir, le Var a débordé, il y a des morts. Ici, c’est la catastrophe.
–   Mais je n’ai pas d’émission de secours. Il faut absolument qu’on monte. Je sens à l’autre bout du fil un moment de flottement.
–  Mais la route du Var est fermée…
– On viendra par la Penne et le col St Raphael… et puis on s’adaptera, on fera une émission sur la crue»

C’est vrai, j’y étais allé au culot mais je n’avais pas le choix. Par la suite, nous avons pris les précautions nécessaires et sans doutes n’aurai-je pas insisté. Mais là…branle-bas de combat, échange de coups de fil avec la chargée de production qui travaillait pour la première fois avec nous et que je sentais plus qu’inquiète. Toujours est il que le lendemain, après un départ à l’aube, le camion-régie et les équipes arrivaient par la route des clues précédée d’un véhicule de la sécurité civile. Avec le déluge, des rochers étaient tombés sur la route qu’il avait fallu dégager. Mais le ciel était limpide et les montagnes lessivées se détachaient au couteau pour une journée superbe. Les autorités locales étaient tout étonnées de voir débarquer la télévision dans de telles conditions. « Vous viendrez au PC de crise, on se réunit tous les soirs chez les pompiers ». C’est Ange qui prenait les choses en main. Pour l’hébergement, certains furent casés à l’hôpital, d’autres chez l’habitant. Et c’est ainsi que je me retrouvais à Puget Rostang. Les avons-nous vraiment aidés cette semaine là ? Je ne sais, mais des liens forts se sont noués qui demeurent encore.

Car si le Var avait tout emporté, il avait aussi compromis durement la vie du haut pays. La rivière avait détruit le ballast du train des Pignes et l’on s’interrogeait sur son devenir. Nous fûmes de l’aventure non seulement de sa réouverture mais aussi de l’installation de la fibre-optique dont à l’époque, personne n’imaginait qu’elle serait l’outil d’une forme nouvelle de travail. Avec l’association des 3V, (Var-Vaire-Verdon*), je découvrais des gens formidables qui portaient leur pays au cœur. Nous jouâmes notre rôle de télévision de terrain lorsque les enfants des écoles envoyèrent jusqu’aux ministères des dessins de leur vallée où ils pourraient peut-être vivre. Et le jour de l’inauguration du pont de Gueydan*, notre caméra était là pour filmer le premier train franchissant le Var. J’en ai encore la chair de poule. C’est peut-être la seule et unique fois où j’ai eu l’impression que la télé servait à quelque chose et que nous pouvions être mieux que des brasseurs de vent.

Il faut ici que j’avoue mon abandon des valeurs de neutralité du journalisme. Les élus de là haut avaient à faire, après le déluge, au maquis de la paperasse et au labyrinthe de l’administration. Je venais de vivre de proche la catastrophe de Vaison ; je leur ai proposé de profiter de la triste expérience vauclusienne et un matin de janvier, voilà dans la même voiture un maire et un conseiller général, un de droite et un de gauche, me retrouvant à la sortie de l’autoroute Avignon nord. Qui nous aurait vu sans savoir aurait dénoncé les magouilles entres ces élus qui sont tous les mêmes. Et pourtant…à Bédarrides comme à Vaison, André Tort et Claude Haut* reçurent sans hésiter les deux élus et je ne sais si leurs conseils furent utiles mais depuis, j’ai la certitude que l’amour du pays peut transcender bien des clivages. Avant de partir, nous nous arrêtâmes dans quelques caves de la Côtes du Rhône ce qui n’est jamais mauvais pour le moral.

         Je pris donc l’habitude, au fil des années, de monter tourner dans la Roudoule. J’appelais Ange et nous discutions. Il avait toujours la bonne idée, celle qui te fait aller au-delà des apparences. Et que de merveilleuses rencontres. Je pense à Zoé David, l’ancien maire de St Léger, la vieille institutrice juste parmi les justes et qui cacha des enfants juifs. Je pense à cette vieille tante qui vivait seule sur le plateau de Dina, cet autre bout du monde posé au bord du ciel et qui fut autrefois le grenier à blé des templiers de Rigaud. Je pense à Jousepin de la Croix sur Roudoule et à sa soupe du Saint Esprit*. Et puis ces lieux modelés par la rage des hommes à s’accrocher à cette montagne pauvre et magnifique.

         Au fil du temps, j’apprenais par bribes l’histoire des frères Maurin revenus au pays pour s’occuper de leurs parents et qui, par leur acharnement, entraînèrent tout un mouvement de revitalisation économique de la vallée. Les compagnons du tour de France y font étape dans les ateliers et les marchés de la côte d’azur sont à ¾ d’heure de route ce qui permet aux artisans de vivre avec une qualité de vie exceptionnelle. Mais cet équilibre est fragile. La vie s’écoule et de nouveaux maillons doivent s’ajouter à la chaîne. La chose n’est jamais évidente. Ange a passé la main à la mairie puis à l’écomusée (dont il demeure la figure tutélaire). Mais plus on en demande à ce qui est devenu une véritable institution, moins on la finance. A l’ère du bénévolat succède celle des professionnels de l’associatif. Faut-il s’en plaindre ? Sur la place de Puget Théniers trône toujours la statue de Mayol dédiée à Blanqui : la liberté enchaînée. 

Auguste Blanqui : révolutionnaire du XIXème siècle dont le père était sous-prefet de Puget Théniers.
3V : association de défense regroupant les habitants de la vallée du Var, de la Vaire (Annot) et du Verdon (Allos) desservis par le train Nice-Digne appelé train des Pignes
Pont de Gueydan : pont ferroviaire sur le Var emporté par la crue de 94
André Tort : ancien maire de Bédarrides, village inondé en 1992
Claude Haut : ancien maire de Vaison, aujourd’hui président du conseil général 84
Soupe du St Esprit : tradition de solidarité de la Croix sur Roudoule

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