Les carnets de Vaqui 26

DU LUBERON A LA CALABRE

         « Pardonne et n’oublie pas ». Sur les restes de mur de l’ancien château de Mérindol, cette inscription longtemps m’a interrogé. Mais quoi, j’habitais Régalon* et les tombes paisibles à l’ombre des oliviers rappelaient à chacun que ce pays fut protestant. Enfin disons plutôt vaudois. J’avais bien lu dans les bouquins d’histoire que les disciples de Pierre Valdo, ceux qu’on dénommait « les pauvres de Lyon » étaient, au même titre que les cathares, des hérétiques du Moyen-âge. Mais j’ignorais alors qu’ils existaient encore. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque par un juillet caniculaire je vis débarquer dans ma bastide de la Tèuliera tout une bande de jeunes qu’un copain m’avaient amené depuis Arles où ils participaient aux « Rencontres de musiques méditerranéennes » qu’organisait alors l’association Montjoia*. Ils voulaient voir Mérindol ! Ils étaient vaudois et le souvenir des massacres de 1545 n’était pas pour eux une page oubliée dans un vieux bouquin. Ce soir là, nous parlâmes bien tard de ce phénomène qui relevait pour moi de l’archéologie religieuse. Ils s’exprimaient dans un français un peu désuet aux intonations chantantes. Depuis 1532, que les vaudois avaient adhéré à la Réforme, le français était la langue de Dieu. Le piémontais, la langue du travail quand dans les matins brumeux, les ouvriers paysans des vallées prenaient le train de la Tour pour descendre jusqu’aux usines turinoises de Fiat. Quant au patois, c’était bien sûr la langue de la maison, celle qu’ils parlaient encore au quotidien. Archéologie linguistique. J’en restais ébahi en buvant à plus soif le vin du Luberon. Ainsi commença mon histoire vaudoise et j’ignorais alors qu’elle aurait une si grande place dans ma vie.

         Dès le mois suivant, je franchissais le col de Tende pour ces douze vallées où l’on parlait «  a nosta moda*». C’étaient les temps épiques où tout une génération, des deux côtés des Alpes, découvrait que depuis tant d’années, on vivait en hémiplégique : on avait effacé de son cerveau tout une partie de son histoire. Nous écoutions Marti chanter « perqué m’an pas dich a l’escola*» et notre rêve éveillé avait pour nom Occitanie. Très vite donc, j’y ai eu des amis. De la Val Varacha a la Val Vermenanha*, j’apprenais à danser la correnta* et à enchanter mon âme montagnole. C’est l’ami Lélé, le sonador* de clarinette qui le premier m’emmena en Val Peliç voir les amis, non sans quelques stations le long de la route pour découvrir ici le « pinot grigio*» et là le fameux Barolo*. En arrivant au Vilar, la mère de Lili est sortie sur le balcon et nous a lancé : « Nos adusetz bel temp*? ». J’ai su alors que j’étais chez moi. Ou plutôt qu’un fil invisible reliait la Rocamalhera* et les sommets de Miraboc*. Il avait été rompu. Il nous revenait de réunir ce qui était épars.

         C’est comme cela qu’été-hiver, je pris l’habitude d’emprunter « lo camin de Piemont ». Soirées imbibées de l’Alpina, chansons de là haut dont la nostalgie brise le cœur, premiers de l’an dans le froid de la montagne. La fête bien sûr. Le cœur en capilotade comme il peut l’être à cet âge – je n’avais pas tente ans – mais ceci est une autre histoire que je conserve au creux de mon âme et qui ne regarde que moi. Mais aussi l’histoire d’un peuple. Un peuple église écrira Georges Tourn*. Avec Enrico, dans le temple de Luserna San Giovanni* combien d’heures passées à l’écouter jouer sur l’harmonium ces airs du pays d’oc, lui qui m’expliquait, à moi le mécréant, qu’il n’y avait pas de quoi s’offusquer puisqu’un temple vaudois n’est pas un lieu consacré. C’est Cesare, mon ami, mon frère, qui me conduisit au dessus de son village près du monument célébrant « le grand rimpatrio », la marche biblique des vaudois persécutés pour regagner leur vallée depuis la Suisse où ils avaient été déportés. Lili se glissa avec moi dans l’infractuosité rocheuse de la « glèia de la tana*» tout à côté de Chanforan et Jean Louis m’expliqua le colegio dei barbas de Prat del Tourn*. Je me prenais à aimer ce petit peuple austère et laborieux mais qui savait ô combien faire la fête. J’ai même, à un moment particulier de ma vie, pensé aller vivre là haut. Il faut dire qu’alors, j’accomplissais tous les quinze jours les 507 km qui séparaient mon appartement d’Avignon d’une maison de la vallée.

         Ce voisinage vaudois, du convito* a la tavola valdesa*, m’amena logiquement à me rapprocher de mes voisins du Luberon. Je songe là à Mr Imbert, si fier de ses ancêtres vaudois à qui il avait le sentiment de rendre leur dignité froissée par les oublis de l’histoire, à l’austère Mme Appy qui me montra le fogueiron, la cache des barbes dans sa demeure de Lacoste. Daniel, le maire de Cabrières d’Avignon, le village martyr, m’accompagnait en Val Peliç. La troupe de théâtre d’Angrogna jouait à Cucuron. Les foyers ruraux organisaient une marche entre Vaucluse et Torre Pellice : nous les attendions, caméra au poing, près du refuge du Prat. Pour sa première émission « hors hexagone », j’amenais Midi Méditerranée tout une semaine en Val Peliç et avec Vaqui, plus d’une fois nous avons franchi la montagne Bien sûr, il y eut quelques couacs. Les élus en charge d’une route touristique des vaudois en Vaucluse accueillirent l’austère délégation vaudoise avec un spectacle de french cancan aux danseuses quelque peu dénudées. Quand on sait le temps qu’il faut à une vaudoise pour se montrer entièrement nue à son compagnon…mais quelque chose était en train de naître qui était plus grand que nous et qui, hélas, n’a eu que peu de suite…

         Est restée l’amitié, inaltérable. Celle qui fait reprendre une discussion où on l’a laissée il y a souvent plus d’un an. Ces chants polyphoniques à l’infinie nostalgie, celle peut être de ne pas être allé vivre là haut, encore une histoire manquée mais la vie est faite de tant de possibles…Certes, nous ne fumes pas les « inventeurs des vaudois » comme se proclamait Maurice Pezet en publiant « les contrebandiers de l’évangile ». Pour nous, ce n’était qu’un morceau de vie qui, au-delà de la curiosité, m’a conduit ensuite des chemins escarpés du Luberon jusqu’au village de Dormillouse, au fin fond de la vallée de Freissinières et même jusqu’en Italie du sud.

Autre histoire oubliée : parmi ces vaudois descendus de leurs montagnes pauvres pour s’installer en Luberon grâce aux « actes d’habitation », deux groupes qui n’avaient pu trouver leur place avaient quitté le port de Marseille pour Naples et Paola rejoindre leurs co-religionnaires de Calabre. Je voulais en faire une histoire. Mais pour écrire « Detras-mar*», il fallait que j’y aille. D’autant que lors de la première manifestation de Carcassonne pour la défense de l’occitan, la municipalité de la Guardia Piemontesa était représentée. C’est donc avec femme et enfant qu’au cœur de l’été, je pris la route du sud.

         Perché au dessus de la côte rectiligne de Calabre, La Guardia inspecte l’horizon. Tout en bas, c’est la marina, les hôtels et les plages, la lèpre balnéaire qui s’étale jusqu’aux faubourgs de Paola. En haut, c’est déjà la montagne de prairies et de châtaigniers. Presque les vallées sauf qu’au rebord du nid d’aigle, les anciens qui discutent parlent « patois » en regardant la mer tandis qu’une énorme pancarte indique qu’on entre dans le territoire d’une « minoranza occitana ». Combien d’heures ai-je traîné entre le petit musée et la pierre transportée depuis la Val Peliç dans cet autre Luberon de la mer tyrrhénienne. De l’ancien village de Mérindol à la porte du sang il est toujours une géographie prohibée qui hurle« Pardonne et n’oublie pas ».

Régalon : gorges, faille dans les contreforts calcaires du Luberon
Montjoia : groupe de musique phare du trad revival des années 70 composé de Jean Marie Carlotti, Patrice Conte, Jean Nouvé Mabelly et Patrice Favaro. L’association Montjoia existe toujours.
A nosta moda : à notre façon. Parler à nosta moda, c’est la façon de dire dans les vallées que l’on parle occitan
« Perqué m’an pas dich a l’escola » chanson de Claude Marti emblématique de la renaissance occitane des années 70
balet correnta : danse des vallées occitanes d’Italie
sonador : musicien
Pinot grigio et Barolo : vins italiens
Nos adusetz bel temp : vousnous amenez le beau emps.
Rocamalhera : rocher e Mérindol marquant la limite entre le marquisat et le comté de Provence ( De Rocamalhera a Rocamartina)
Miraboc : rocher dominant la Val Pellice
Les vaudois, un peuple-église, ouvrage de Georges Tourn  aux éditions de La Claudiana.
Torre Pellice, Villar Pellice, Bobbio Pellice, Angrogna, Luserna San Giovanni : villages de la vallée de la Pellice
Detra- mar : roman

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :