Les Carnets de Vaqui 25

QUEYRAS

          L’odeur du pin cembro accompagne mes rêves et chaque soir, en caressant le bois lisse du lit défilent devant mes yeux les montagnes immaculées et les ubacs noirs qui bruissent sous le vent, la nature immense qui vous saisit jusqu’au profond de la vallée. J’avais longtemps rêvé à ces meubles du Queyras, ces soleils elliptiques, ces entrelacs mérovingiens, ces rebords torsadés qu’un beau reportage m’avait appris à reconnaître. Le bois vit et quelquefois, je l’entends craquer dans l’obscurité de ma chambre. J’en avais rêvé mais en m’arrêtant à la maison de l’artisanat, j’avais compris que ce n’était pas pour ma bourse. Et puis un jour que nous avions tourné dans la neige de Ceillac, tout en dégustant des « oreilles d’âne*», Jeannot l’ancien garde du parc m’avait pris au mot. Des meubles, des vrais, si je voulais en voir, c’est chez les paysans qu’il fallait aller, de ceux qui l’hiver, quand les bêtes sont à l’étable, du bout du couteau sculptent les motifs dans la matière belle. Et nous étions allés ensemble chez Claude. L’atelier sentait la sciure et cette odeur indicible de l’établi. Le givre festonnait les fenêtres. Déjà dehors la lumière était bleue mais dans le cocon peuplé d’ombres et de planches rabotées, les langues se déliaient qui disaient le pays. L’année où la montagne entière était tombée sur le village. « Il y avait des gravas jusqu’en haut de la porte de l’église ». On avait partagé le génépi de Jeannot en parlant de Philippe Lamour*  qui avait été maire du village. Déjà les crêtes n’étaient plus que des silhouettes. Je savais qu’il me fallait partir. J’étais venu acheter un saléon*, une boîte sculptée. Pourquoi donc ai-je commandé un lit ? Peut-être parce que ce que ces deux là  m’avaient confié de leur terre méritait plus de la part du passant que l’achat d’un bébèi* ridicule, peut-être parce que j’avais l’impression en commandant un lit, de montrer combien je prenais au sérieux tout ce qu’ils m’avaient raconté.

         C’est comme ça que j’ai pris l’habitude de remonter la Durance jusqu’à l’entrée du Guillestrois et du Queyras. Jeannot avait dit :
« Tu n’est pas pressé ? Parce que ton meuble, le Claude le fera en fonction de la météo. Si la neige tient, ça avancera vite. Mais si elle fond, il faudra qu’il s’occupe des bêtes et là, tu pourras  attendre l’hiver prochain. »
       Je ne sais pas si la neige a tenu mais trois mois après, je remontais la Durance puis dépassais Guillestre pour rentrer jusqu’au cœur de la montagne. Combien de fois y suis-je retourné depuis? C’était mon pèlerinage montagnard tandis que l’armoire, les tables de nuit puis les bibliothèques prenaient leur juste place dans ma maison d’en bas. Claude signait ses meubles. Discrètement. Mais quelque part, je me disais qu’il en était fier. Et moi, je me sentais humble dans nos brèves discussions au coin de l’atelier quand il me parlait de Vaqui qu’il avait vu à la télé. « Et là vous étiez à tel endroit ou à tel autre ». Il est toujours étrange de rencontrer des téléspectateurs, de ceux qui ne zappent pas mais chez qui vous pénétrez sans vergogne déversant vos images depuis l’appareil trompeur. Les gens ont l’impression de vous connaître et vous, vous n’arriviez même pas à imaginer devant la caméra à tous ces autres, anonymes, de l’autre côté du poste. Avec Claude, nous n’avons jamais parlé en patois, cette belle langue d’oc qui retentit dans les montagnes. C’est une amie qui, bien plus tard, l’ayant enregistré, m’a dit combien il avait une belle langue. Facile de parler à un micro. Devant lui, je n’ai peut-être pas osé.
        C’est donc ainsi que je me suis aventuré dans la vallée du Guil. J’aime la prémonition du printemps quand la neige est encore là mais qu’au bout des branches la nature a ses démangeaisons. J’aime le bruit de l’eau crue qui cascade dans les gorges, le brouillard qui s’attarde aux roussures d’automne, le blanc immaculé et le vol des grands corbeaux. J’aime le pays qui se replie sur lui-même et le gel qui brille sur la route ivre. Ce pays n’est pas le mien et pourtant, je le sens vibrer dans la lumière dure. C’est que, de l’autre côté de la montagne, sur l’autre pente du col de la Croix, j’ai des amis et des souvenirs. Ce réveillon au refuge du Prat, cette idée folle un temps de m’en aller vivre en Val Peliç, mes illusions perdues et l’amour impossible. Trop de premier de l’an verglacés et de bouches amères, d’ivresse de vin brûlé  et de parfum de foin. Cet homme qui a l’ancienne douane de Bobbio racontait comment son grand père avait été emporté par une avalanche en descendant du col de la Croix un demi cochon dans ses bras qu’il transportait à la foire de la St Luc, celle du 18 Octobre à Guillestre. Et lui le bûcheron parti par le même chemin pour bouscailler* en France. Lui aussi travaillait le bois. J’ai appris récemment qu’il était mort.
   Je sais, ce n’est pas le Queyras mais cet autre côté du Viso, j’en avais si souvent entendu parler que la première fois où le travail m’a conduit chez Stéphane, le plasticien de Ristolas, j’avais le sentiment de déjà être venu jusqu’au profond de cette vallée close. Et gare que le soleil ne disparaisse derrière la montagne. L’ombre qui glace saisit aussi les souvenirs. Ceux des fameux escartons, quand les communautés villageoises avaient racheté les droits seigneuriaux pour s’auto-gouverner. Stéphane a modelé un de ces procureurs tel qu’ils siégeaient au pied du campanile de Brunissart, cette tour en rondins de mélèze située à mi- chemin entre l’église et le temple où se prenaient toutes les décisions. On a quelquefois parlé à tord d’une république des escartons, ces escartons qui n’étaient finalement qu’une charte de privilèges mais qui faisaient des chefs de maisons des être de plein droits pouvant inventer quelque chose qui ressemblait alors à une forme de démocratie participative. C’est du moins ce qu’on aime à croire dans ce pays d’hommes durs habitués à lutter avec le froid et la montagne.
   Le procureur de Brunissart a rejoint les santons de ma crèche tout comme le maître d’école avec sa plume au chapeau. Il est certain que lorsque la neige cerne les maisons de bois, on a le temps de lire. Mais aurait-on lu au fond de ces vallées s’il n’y avait  eu les vaudois*?  Affiliés au protestantisme en 1532 lors du synode de Chanforan*, ces hérétiques voulaient retrouver dans le livre la simplicité de la foi. Lire était l’indispensable médiateur entre la parole divine et l’individu. Partout, les protestants savaient lire. La première école normale érigée par Felix Neff en 1823 dans la vallée d’en face, à  Dormillouse,* n’était que la continuation à quelques siècles de distance du colegio dei barbas de Prat del Tourn*. Ceux du Queyras avaient compris que le fait de lire et écrire était un don divin, une bénédiction qui leur permettait, loin de la vallée, de se louer dans la plaine comme maître d’école. Aux foires de l’Isle du Comtat ou Pertuis, ils enlevaient la plume du chapeau dès qu’ils trouvaient une embauche.
    Catholiques et protestants se sont donc déchirés au fil des siècles dans ce pays si maigre qu’il laisse toute la place aux choses de l’esprit. Car le ciel est là, à toucher, juste au ras des montagnes. Pour une de mes dernières émissions, nous tournions tout près du col Agnel, quelque part entre Pierre Grosse et Fontgilarde, pas loin de ce rocher d’Annibal d’héroïque mémoire. Mai annonçait pour bientôt l’éclatement fleuri de la prairie et les troupeaux s’en montant  à l’alpage. Pourtant, ce 22 au matin, il neigeait à gros flocons.

 Oreilles d’âne : plat originaire du Valgaudemar mais proposé comme spécialité locale dans toutes les hautes alpes
Philippe Lamour (1903/1992) grand technocrate  de la planification. Le canal du bas Languedoc porte son nom. Fut maire de Ceillac.
Saléon : boîte à sel sculptée
Bébei :petit objet, gadget
Bouscailler : travailler dans la forêt
Escartons : charte permettant aux villages des alpes d’échapper à la juridiction seigneuriale
Vaudois :disciple de Pierre Valdo, les pauvres de Lyon sont pourchassés comme hérétiques. Ils adhèrent à la Réforme en 1532 au synode de Chanforan (Italie)
Dormillouse :village situé au bout de la vallée de Freissinière et accessibe uniquement à pieds où le pasteur genevois Felix Neff établit en 1823 la première école de formation des maîtres.
Prat del tourn : situé en Italie dans la vallée d’Angrogna, les vaudois y formaient leurs pasteurs, les barbas

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