Les carnets de vaqui 24

HISTOIRE DE PONTS

         C’était un goût poivré qui remontait du sud. Un goût d’épices acres et de femmes en sueur. Il n’y a pas de pont qui franchisse le fleuve de la rive des morts vers celle des vivants. Seule, la barcatraille*. Le bateau de Charon, la nef qui conduit les cadavres jusqu’aux pieds des grands temples, des mastabas de la vallée des rois. Faut-il aller jusqu’en Egypte pour comprendre du fleuve qu’il est l’axe du monde ? Que tout, autour de lui, s’organise d’un soleil qui renaît chaque matin à l’orient ? Qui disait qu’on s’égare vite dans la forêt des symboles ?

         Qu’on ne s’y méprenne point. Pour fonctionner, les symboles se doivent d’être d’une évidence banale. Soit donc le fleuve-axe. Trait bleu sur une carte. Limite. Frontière ? Chez moi, les mariniers criaient encore, à la fin de l’autre siècle, « Emperi*» ou « Reiaume*» pour désigner chacune des rives. Mais le propre de la rivière, c’est bien le courrant inexorable qui pousse jusqu’à la mer. Droite orientée dans le sens de la flèche. « Tandis que sous le pont de nos bras passe de l’éternel courrant l’onde si lasse*». Salut à toi, Apollinaire ! Tu préférais les ports, les portes de l’hôtel battant sur les ailleurs. Le monde épanoui sur l’éventail des possibles. Tu préférais Marseille. Vertige du temps qui fuit. Fleuve mesure du fil de l’eau, du fil des vies, de ce temps que les parquent cisaillent au hasard. « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve*». C’est ce que disent les sages d’orient. Dans les matins brumeux de Bénarès, sur les ghâts immobiles, le temps qui fuit se heurte à la pérennité des choses. Solides comme le roc des Doms au dessus de l’eau couleur de ciel.

         Poste de guet, verrou fermant la voie des invasions, la marche des gens du nord vers des cieux plus cléments. Sur la stèle anthropomorphe qu’on y découvrit lui un soleil à moins que cela fut une étoile.

         Salut à toi, Sidi-Abd-er-Rhaman, toi qui défendit la ville du fleuve – c’est ainsi que les sarrasins dénommaient Avignon – face aux cris gutturaux des troupes de Martel. D’en haut dit on depuis n’arrive « ni bon vent, ni bonnes gens ». A quelques siècles près, tu aurais pu grossir la troupe des proscrits, des chevaliers faydits* en ces temps où à bec et à griffes, le gerfaut d’Avignon défendait son indépendance contre l’armée de Louis VIII. Nous étions alors une Palestine où loin des tours glacées couronnées de corbeaux, les barons rêvaient tous de se tailler un fief. « Toloza e Avinhon » criaient les gens du sud. Deux capitales. L’axe de la Garonne et l’axe rhodanien. La structure d’un territoire hypothétique, fœtus ivre de gloire, embryon mort-né où nous investissons encore nos espérances. Territoire d’Onirie : Occitanie

         Si le fleuve a un sens, la vallée canalise la houle des peuples dans l’inexorable marche vers le soleil. Barrer la route. Illusions comme avec ceux de Morières qui partirent en délégation aux monts du Vivarais pour exiger qu’à la fin, on ferme la porte de la caverne d’où sortait le mistral. Va arrêter le vent. Va fermer d’un bouchon le débond de l’Europe. Mieux vaut encore, «bateau frêle comme un papillon de mai*», se laisser porter « à la décize*» et chevaucher, pourquoi pas, la force des courants. « Lachez tout ! ». Rien n’est définitif. Accrochés aux rives, habitués au déferlements, apprivoisant la lime*, les gens d’ici seront-ils quelque jour mûrs pour les délires ?

On ne peut pas couper le fil du temps : qu’à cela ne tienne ! On trichera avec. On bâtira un pont.

         1166. C’est un coup d’essai. Sur Durance, les frères pontifes ont transformé « mau pas » en « bon pas*». Ainsi affirme t on au XVIIIème siècle. Pontife l’empereur des romains, pontife le successeur de Pierre. Mais quel pont symbolique bâtissent ces deux là ? Quels plans mettent-ils en liaison ? Quel pouvoir occulte le siècle des lumières attribue-t-il à ces frères pontifes qui, dès 1177, entreprennent des quêtes pour l’érection d’un pont ? Si en histoire, le meilleur des partis reste le parti-pris, chaque époque s’approprie une part de passé pour bâtir sa légende.  Au chrétien Benezet, humble berger d’Ardèche que l’esprit saint éclaire, on substitue ces obscurs bâtisseurs détenteurs de secrets ? Pour un tel ouvrage, 22 arches et un kilomètre de long, les pontifes deviennent successeurs d’Amenoteph. Le marquis de Calvières n’aurait pas démenti.

         Qu’en est-il aujourd’hui ? L’analyse des documents ne laisse plus guère d’espace à l’imagination.  Le pont ? Point d’arches en son début. Point de maçons dégrossissant la pierre brute. Un simple tablier de bois jeté sur des piles maçonnées, peut-être celles qui restaient de l’ancien pont romain.  Adieu les secrètes confréries et les secrets transmis. Voilà plutôt les associations pieuses trouvant dans les nécessités économiques l’occasion de quêter suffisamment pour élever pont et hôpital le long du grand chemin.  Si Bénézet a existé – ce que laisse à penser une charte de 1187 – il n’était que le « manager » d’une entreprise qui par la justesse de son analyse a fait avancer un projet qui par sa modernité a ruiné les « maîtres du port », ceux qui taxaient les barques qui traversaient le fleuve. Sa technologie supérieure a détourné vers d’autres bourses les abondants bénéfices.

         Le premier pont sur le Rhône entre Lyon et la mer ! Mais pourquoi Avignon et pas Arles ou Valence ? Parce que c’est par là que la route d’Italie, descendant la Durance depuis le Montgenèvre, coupe l’axe du fleuve avant de filer par le bas Languedoc vers les marches d’Espagne.  Certes. Mais est-ce l’oeuf qui a fait la poule ou la poule…on connaît la problématique. Aujourd’hui encore, combien de villages, de Caderousse à Vallabrègues  revendiquent le passage d’Hannibal et de ses éléphants ?  Et plus au sud, connaissez vous Ernaginum ? Aujourd’hui, à l’occident des Alpilles, ne subsiste que la belle chapelle de St Gabriel, près de ce qui fut l’un des plus grand carrefours du monde romain quand la voie Agrippa qui descend de Vienne vers Arles croisait la Domitia entre Milan et Ampurias. Sous les amandiers en fleur de cette fin d’hiver sommeille une ville. Si Avignon bâtit le pont, le pont tout autant fit la fortune d’Avignon.  Un denier le passage pour un âne et sa charge, un demi denier par tête de cheval. Et les frères du Pont qui depuis bien longtemps ont racheté les droits aux maîtres du Port et taxent, au nom de Jésus christ et de la charité…

         De ce pont, de 1309 à 1403, pendant près d’un siècle, les papes vont faire le carrefour de l’Occident chrétien. Aux pieds de « la plus grande maison du monde*» affluent avec les ambassades tous les marchands du temple. La ville est cosmopolite. Jusqu’aux institutions de la cités qui font état de la chose puisqu’au conseil, avec les Avignonnais est représentée « la nation des florentins » et celle des étrangers. Pour chacun une clé qu’on grave sur le châtelet de l’entrée du pont. On dit souvent qu’Arles est une ville espagnole. Avignon est italienne jusque dans ses gênes. Sur la place du change, autour du rodel*, les changeurs sont lombards, siennois ou florentins et d’aucuns prétendent que c’est à cause d’eux que la caravane pontificale s’est arrêtée auprès du pont.

         La guerre, les crues, le temps vont emporter les arches les unes après les autres. En 1266, ce sont les Avignonnais eux même qui cassent leur pont pour se protéger des barbares croisés. Benoît XIII fera de même pour conserver son siège devant les schismatiques. Plus tard, ce sera la crue. Que n’était elle arrivée quelques jours avant pour sauver la ville du sac qu’y fit Louis VIII. L’histoire ne fait pas de cadeau. Pas plus que le temps. Laïcisé, le pont est un gouffre pour les finances de la ville. A chaque coup de Rhône, c’est une arche qui cède. Il faut payer les charpentiers, lancer une passerelle car le trafic ne peut y être interrompu. Lutte têtue. Ruineuse aussi. Il faut rehausser l’ancien pont. Lancer en dur des arches de pierre. En 1660, Louis XIV est le dernier souverain à emprunter le pont.  Neuf ans plus tard, on renonce à colmater les brèches. Le fleuve a remporté la vieille bataille du temps contre les choses.

         Aujourd’hui, Avignon est hémiplégique. Les arches dérisoires débouchent sur le vide. En juin, le flot des moutons qui par la « carraia* » passaient sous la première arche est remplacé par celui des bagnoles. La dictature du goudron cerne les remparts. Le carrefour de l’occident n’est plus qu’une préfecture de province. Pourtant, comme l’écrivait Robert Lafont dans sa lettre de Vienne, « sous les murs du palais des papes, il y a une capitale potentielle de l’Europe qui attend »

Barcatraille: barque attachée à un cable, la traille, permettant de franchir la rivière.
Emperi: Empire, rive gauche du Rhône dépendant du Saint empire romain-germanique.
Reiaume: Royaume, rive droite du Rhône dépendant du royaume de France
Tandis que sous le pont de nos bras passe de l’éternel courrant l’onde si lasse: Le pont Mirabeau – Guillaume Apollinaire
On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve: formule bouddhiste
Ghâts : larges escaliers au bord du Gange à Bénarès
Faidit : proscrit, exilé dans son propre pays. Nom donné aux seigneurs occitans chassés de leurs terres où la croisade installe des barons venus du nord.
bateau frêle comme un papillon de mai : Le bateau ivre – Rimbaud
a la décize: à la descente du fleuve
la lime: la boue de sédiments déposée par le fleuve à chacune des crues.
Mau pas, mauvais pas
la plus grande maison du monde : le palais des papes – Froissard
rodel : bourse de l’époque, place du change où étaient installées les baraques des changeurs 
carraia : chemin de transhumance

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un commentaire

  1. Merci pour les lettres qui sont lues avec grand plaisir . Nous avons appris par VAQUI de cette semaine que te continuais à enregistrer les témoins de notre MIDI . Il serait bon que dans les soirées MEMOIRE avec Daniel Morin tu nous en fasses profiter . Amitiés Hélène et Jean-Jacques

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