Les carnets de Vaqui 23

CAMARGUE

 

         Je ne suis jamais allé jusqu’au bois des Rièges. J’en ai tout juste vu les épais fourêts depuis les planches d’un barcot. En ce sens, j’ignore tout de la Camargue. Pourtant, je sais qu’autres temps, les chefs de maison du pays d’Arles emportaient serraient dans leur main morte une busqueta* de genevriers de Phénicie, passeport pour l’au-delà.

Pour tous les Provençaux, la Camargue est en quelque sorte une quintessence du pays, l’ultime refuge « entre lou flume double e la mar* », triangle sacré des initiés. La faute aux Baroncelli et autres d’Arbaud qui vivaient si mal la fin d’une culture qu’ils avaient trouvés là, loin de tout, le refuge dernier d’une forme de pureté. « Amar, esterle, miraclant* » fut le titre de ma première tentative littéraire. J’en retrouve aujourd’hui l’étrange introduction écrite en 1975 :

« Le deep south paraît-il est au bout de la route. Définir les étapes, se plonger dans les cartes, se repérer grâce aux précieux indices recuillis sur l’aire de stationnement de l’autoroute. Là bas, au Sud, juste avant la mer. Dans l’été conquérant, les caravanes se bousculent jusqu’à ce qu’enfin,comme flottant au dessus des marais, apparaisse Fort Apache, l’église forteresse des Saintes.

Camargue, sud profond aux couleurs de carte postale. Pays a l’encan de poitrines nordiques et de toiles de tente. Promenades à cheval. La  « ville de la mer » est sur le front pionnier : rues étroites aux maisons basses, fast food, pizzas, hamburgers. Aux pieds de l’église, c’est Katmandou. Les sacs à dos comme dossier, on a enfin atteit le but. Ça gratte une guitare, ça fumotte. De jeunes gitans draguent deux hollandaises aux chairs écrevisse. Imperturbables, sur la place de la mairie, les Saintois pétanquent au milieu des voitures au parking.

Aujourd’hui, ce que l’on vend, c’est de l’espace. Achète le soleil, le sable, une vue sur la mer qui sont devenus autant de valeur marchande. Tu ne deviens pas le locataire de telle maison dans tel village mais le consommateur au prix fort d’un rayon de lumière, d’un bruit de vagues ou encore de cette image factice du pays pur. Delta au sexe de femme inversé. Le dernier coin resté sauvage entre Barcelone et Gênes.

Mais rassure toi ! Tu n’es pas le premier à courir derrière le mirage. Quand l’été brûle les salines, à l’heure chaude où même l’indigène dort, il est habituel de voir l’air chaud se mettre à trembler. Au Sahara, on prétend que c’est un j’noun, un génie. Pour nous, c’est simplement la vielha* qui danse. La Camargue comme un mythe de pureté, un dernier sanctuaire de la vie sauvage. Tu y a cru en fuyant la Côte d’Azur encombrée, tu voulais de l’espace et de voilà déçu, amer. Ça ressemble à Péniche, au Portugal et l’autochtone ici est âpre sur les prix.

La sauvagine pourtant, tu la sens qui n’est pas loin. Il te faudrait aller, marcher vers le marais…s’il n’y avait ces « barrages », ces barbelés qui t’empêchent de faire avant. Tu es prisonnier des routes et du goudron. On te permet de regarder mais impossible de suivre la manade qui s’enfonce jusqu’au cœur des étangs. Et ce n’est pas le vieux canasson poussif qui s’endort sous toi pour sa pavlovienne promenade qui t’emportera en galopade échevelée comme tu en rêvais.

La Camargue est à l’image du provençal. L’abord paraît facile. On aime rire. On t’invitera a partager le pastis. Mais attention ! Tu demeureras sur la terrasse. L’intérieur te restera fermé. On plaisante, on « galège » souvent mais c’est parfois pour ne pas pleurer. Il y a une part du pays qui restera interdite. Que ton argent ne pourra jamais acheter. Le dur travail des bêtes, l’amour fou des chevaux, certains, la lumière rasante du marais, tout ça n’est pas à vendre.

Au souvenir des ancêtres grecs fondateurs d’Anatalia, ville qui paraît-il, gît sous les paluds, les Camarguais pourtant savent monnayer quand il le faut. L’esprit pionnier et le goût du risque en affaire. Mais il y a des limites à tout et puis des choses dont on ne parle pas. Le père d’un de mes amis est garde-digues aux Salins de Giraud.  Il arpente chaque jour sa dizaine de kilomètres de levées. Nul mieux que lui ne connaît les repères de rats-gondins et autres animaux. Mais le sujet est tabou. Impossible de lui tirer plus de trois mots.

Camargue à la double vie où la lumière trop violente rend encore plus obscure la zone d’ombre. Dans ce pays qui est une cèba, un oignon, chaque fois qu’on enlève une peau, on en découvre une autre. Peut-être même n’y a t  il pas de cœur, allez savoir ?

Sans cœur, tout plat, à la fois trop prostitué et trop sauvage, un pays qui agit comme une drogue. Dans la sueur et les nuages de moustiques, le camarguais du dimanche que je suis maudit sa manie masochiste de retourner dans les paluds. Puis, lorsque les murs de la ville ont repris l’ennui de la semaine, alors une seule idée occupe tout l’esprit : Camarga

A croire que le vide attire. Camargue attrape mouche ? ça serait bien trop simple. Le piège est bien ancien et bien des hommes s’y sont laissés prendre. Le premier était avignonnais, noble, une vie aisée s’ouvrait devant lui et pour l’amour de la Camargue et des toros, il épuisa sa fortune et celle de son épouse. Il s’appelait Folco de Baroncelli mais pour tous ceux du pays, c’est le Marquis. L’autre était son jeune cousin. On l disait Joseph d’Arbaud et avec sa « Bête du Vaccarès », il nous offrit l’un des plus beaux romans de la littérature d’oc. Tous deux exprimaient le côté Janus bi-fronts de cette terre camarguaise. A côté de l’image raciste du provençal aux fines herbe qui se descarcasse pour vous, ils inventèrent le mythe de la nacioun gardiano et de l’homme intact au sein d’une nature protégée. C’est de ce mythe là que l’on vend en ersatz au touriste gogo qui fréquente les Saintes. Cette image qu’ils ont ornée n’était pourtant que la couverture du gros livre de l’amertume des gens du pays. Eux seuls ont su traduire le chant profond de cette terre  et ce n’est pas gratuitement que la « cansoun gardiano » ou « esperit de la terro » restent un jardin secret même pour ceux qui gardent les touristes à grands chapeaux sur de vieux chevaux de promenade.

Amar, nostalgie d’un pays pur perdu où bêtes et gens étaient régis par les lois simples et dures de la nature.
Esterle, stérile comme cette terre salée où la vie doit se conquérir parfois à coups de poing.
Miraclant, faiseur de miracles comme l’église druidique des Saintes Maries de la Mer
Tel est le caractère du camarguais de pure race c’est-à-dire de tout marginal de la justice et aventurier de l’esprit venu en ce pays dur s’inventer une vie. Pays double pour individus tricéphale »

   Nous sommes tous victimes de cette autre légende dorée. Car à y naviguer au fil des ans, du grau de la dent aux dunes du grand radeau, j’ai le sentiment que la Camargue est tout le contraire de l’image qu’on nous en vend. Mais aussi de celle qu’a fabriqué la littérature d’oc. Voilà pourquoi dans mon esprit chagrin défilent les visages en allés, Momon Taillet le vieux pêcheur des Saintes, Tita Barbut la fille du gardian, Jacques Espelly le manadier ou encore l’ami Jean-Luc bien trop tôt parti pour les Rièges. Une Camargue de confidences livrées à voix basse par des êtres plus discrets que secrets. Ils étaient le pays. Ils le seront à tout jamais.

busqueta : bûchette de morven, de genevrier de Phénicie
entre lo flume double e la mar : entre le fleuve double et la mer – expression tirée d’un poème de Joseph d’Arbaud
amar, esterle, miraclant : amer, stérile et faiseur de miracle
la vielha : la vieille, personnage invisible qui agit sur le temps. Quand la vieille danse, c’est un mirage ; quand elle tamise, c’est la gelée blanche
Folco de Barocelli, Joseph d’Arbaud : écrivains camarguais
Nacioun gardiano : association fondée en 1905 par Baroncelli pour défendre l’identité camarguaise

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :