Les carnets de Vaqui 22

 VENTOUX

         « Vau mai un que saup que detz que cercan*». C’est peut être pour cela que j’hésite à évoquer le Ventoux. Pourtant, depuis plus de trente ans que j’écoute ceux qui savent en suivant ses chemins escalabros*, je m’interroge sur ce qui reste à dire tant cette montagne suscite les passions. Les passions et leur traduction sur le papier ou sur la toile. Et puis il faut le dire, j’ai eu un guide avisé, mon ami Jacques qui au fil des années m’a endralhé* sur les sentiers qui montent. Qu’il en soit ici plus que remercié.

         Car au départ, le Ventoux n’était pour moi qu’une silhouette, un repère qui annonce le pays. Une présence certes familière à ma psycho-géographie personnelle, lointain pointu vu du milieu des vignes languedocienne, présence puissante derrière le pont St Bénézet quand les bagnoles font la queue sur le pont Daladier ou encore haute colline qui s’élève en pente lente depuis le plateau d’Albion. Vision cubiste de cette montagne familière dont la présence est tout autant obsédante pour les comtadins que Sainte Victoire en pays d’Aix. Mais voir la montagne, c’est souvent la déconnaître.

         J’y étais allé enfant, j’y suis retourné pour le travail, rencontrant ici et là quelques grandes figures de la montagne, Manin* descendue du chalet bâtie par son père pour les bouscatiers et les gosses en mal d’air pur, Marcel Archinard le garde forestier ou encore Zize* le résistant braconnier. Tant de visages me viennent en mémoire qui disent le Ventoux. Je crois bien que c’est Jacques qui m’a amené aux Alazards retrouver « Lo Marceu*», sous son arbre à palabre. L’homme avait la magie des mots, de ceux d’autrefois qui remplaçaient en liberté toutes les images qui font intrusion dans nos crânes vacants sans même que nous nous en avisions. Marcel avait le grand parler, celui qui marche dans les traces du loup du Ventoux ou de ce colosse (authentique ou imaginaire, va savoir ?) qui faisait le tour de l’iera* une charrette sur les épaules.

« Depuis Beaumont, il était descendu à pieds jusqu’au marché de Carpentras avec un sac de 50 kg de pommes de terres sur les épaules. Et juste avant Carpentras, du côté de Serre, voilà une charrette qui s’arrête et lui propose de monter pour terminer le chemin

– Mai non brav’ome, vole me desgordir lei cambas avant d’arribar au marcat*»

         Les heures pouvaient passer, tomber les feuilles jaunies du marronnier, le soir bleu flouter les ubacs de la montagne, le temps était arrêté. Comme s’il existait une réalité intangible des lieux, le concept pérenne des lieux valable pour toutes les époques. Un jour, nous étions du côté de Villes sur Auzon avec Armand, le coiffeur des maquis. C’est lui qui m’apprit que la ferme où ils accueillaient les jeunes réfractaires au STO avant de les répartir dans la montagne s’appelait « La Patantare ». C’était le nom de ma première émission de radio. Batre la patantare, j’avais trouvé ça dans un dictionnaire de provençal et j’ignorais l’écho de ce motpour les gens du Ventoux. Mais étais-ce le hasard ?

         Je songe à Charles Butard, le matelassier de Buis les Baronnies me racontant la boite à lettre à la boulangerie et le défilé dépenaillé des maquis rue de la république pour la libération d’Avignon. « Ah, il y en avait, ce jour là, des brassards tricolores tout neufs à parader sur les trottoirs ». Je revois le docteur Bernard me parlant du bijon* qui suinte aux pieds des pins noirs. « Nous étions des terroristes » affirmait-il d’une voix douce devant les habitants de Savoillan rassemblés pour les besoins de la radio. Montagne debout, têtue, rebelle. Montagne des solitaires, de ceux qui par le jas de la Couanche* et la combe de Curnier*, jettent leur pierre au clapier de l’ermite. Caméra au poing, nous les avons suivi. C’était un jour de Saint Jean et près de la chapelle de la Sainte Croix, dans le vent d’en haut qui nous glaçait, nous avons côtoyé les dieux. Je n’avais pas en poche de ces trompettes d’argile que l’on cassait après qu’au travers d’elle l’indicible s’y soit exprimé. Et tandis que la plaine sombrait dans l’obscurité vague, tandis que s’éclairaient les étoiles d’en bas, celles de tant de villages désormais inconnus, une main anonyme a mis le feu au maître brasier, celui qui doit brûler toute la nuit pour épuiser le soleil et l’empêcher de continuer sa montée. Et le pire, c’est que ça a marché. Ça marche depuis des siècles. Dès le lendemain, le jour épuisé a commencé de baisser. Il faut être au Ventoux pour comprendre que les croyances des anciens étaient sans doutes plus véridiques que l’info qui par toutes les radios-télés se déverse dans notre inconscient.

         Car la montagne est si secrète que même les jours d’invasion, dans les flons flons de la musique et l’odeur des frites, malgré toutes les caravanes publicitaires de je ne sais quel tour de France, chacun a le sentiment de l’épique et par là même du sacré. Ce jour là, le car régie de radio Vaucluse était installé devant le restaurant de Jean Luc Vendran. De là, je joignais Serge à Carpentras sur la ligne de départ du contre la montre, Michel sur la moto, Gilles au chalet Reynard , un de ces dispositifs comme jamais nous n’en avions eu pour une journée entière en direct de la plate forme sommitale. Route bloquée, seuls deux de mes invités avaient réussi à nous rejoindre : Jacques et Jocelyn qui avaient grimpé…à pieds. Heureusement, à côté de nous, un des tout premiers camping car avec un gros homme aux joues gonflées qui regardait l’étape sur un tout petit téléviseur portable – je n’en avais jusqu’alors jamais vu. J’eus beaucoup de mal à reconnaître Jacques Anquetil…merveilleux après midi puisque les yeux rivés sur la minuscule lucarne, il commenta pour les auditeurs l’étape du Ventoux.

         Il faut ici évoquer la naissance des Carnets du Ventoux, cette belle aventure que je découvris un jour où tout Flassan s’était retrouvé chez Robert et Jeannine, le resto-bistrot-forum du village. « On va faire une revue » avait dit Thierry sur le ton de la plaisanterie. Le pire, c’est qu’il avait raison et comme j’étais embarqué dans l’aventure, pendant vingt ans j’ai sillonné la montagne de Sault à Bedoin et de Brantes à Malaucène. Que de merveilleuses rencontres ! Je songe à un casse croûte homérique au chalet de service du Mont Serein à écouter Francis Paul parler de sa montagne. Et à Bedoin, Gérard Damian me raconter « le bâtiment*» De leur jardin magique, Jean et Odette contemplent le blanc sommet. Peut-être Jean-Paul s’arrêtera t il en montant à Sault. Cette montagne suscite la fraternité. Elle génère aussi un lyrisme que ceux qui ignorent le Ventoux ne peuvent pas comprendre. Mes copains les motards de Mazan enterrent toujours des bouteilles dans la forêt. Ce n’est pas une montagne comme les autres. Elle est un amoncellement de vies et de visages.

         C’était un été torrides et nous étions aux sept virages*. Dans son véhicule à trois roues, Philippe Avon avait réussi à monter la pente mais il fallait maintenant redescendre pour que la caméra nous filme au passage.

« Philippe, pourquoi tu roules à moitié sur la terre et pas sur le goudron ?

– pour ralentir. Tu sais, les freins…avant, à la descente, ils attachaient des fagots de bois derrière eux pour ralentir… ». Il parait qu’après le virage penché de St Estève*, quand je suis sorti de l’Amilcar*, j’étais blanc comme un linge.

         C’était un froid hiver et le camion régie de France 3 était à la barrière près du chalet Reynard indiquant que le sommet était interdit. Nous grelottions tandis que la plupart des techniciens s’étaient repliés à l’intérieur duvéhicule. Soudain, le caméraman qui tentait de nous filmer fait un grand signe : le zoom est bloqué. Il fait moins quatorze…nous nous rapatrions dans le chalet. Moment magique. Nos invités s’appellent Maurice Trintignan, Eric Caritoux…Gérard qui connaît la montagne comme sa poche nous alerte. Finissez vite l’émission, il va neiger. Il ne s’était pas trompé. En arrivant à Sainte Colombe, de gros flocons se collent sur les pare-brises et transforment la route en patinoire.

         Trop a dire, trop à conter, trop de choses sur le Ventoux viennent se « bougner* » dans ma tête. Arrêtons là. Je ne suis pas habilité.

« Vau mai un que saup que detz que cercan : Il vaut mieux un qui sait que dix qui cherchent. Proverbe provençal.
Escalabros : ardu, difficile
Endralhar : prendre le chemin
Manin : Marcelle Raynard dont le père avait bâti le chalet du même nom et qui y accueillit en « colonie » des enfants du Comtat
Zize : Paul Signoret, résistant de Sault, restaurateur réputé et grand passionné de chasse
Iera : aire pour battre le blé.
Mai non brav’ome, vole me desgordir lei cambas avant d’arribar au marcat » Merci mais non, Monsieur, je veux me dégourdir les jambes avant d’arriver au marché.
Jas de la couanche, Curnier, le clapier de l’ermite, sept virages, virage de St Estève : lieux dits du ventoux.
Bijon : benjoin
Amilcar : véhicule à 3 roues datant de 1921
Se bonhar : se heurter

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