Les Carnets de Vaqui 21

 MAR DE BERRA

         Tous les lieux ne se valent pas. Certains occupent une place particulière dans notre inconscient. Ils ont une odeur, une couleur, celle de l’enfance. La mar de Berra appartient pour moi à cette psychogéographie intime. J’ai dit « Mar » et pas étang. Mar comme cette étendue bleutée tout en bas du Dela*, Pierre Plate où nous allions nous baigner à bicyclette et en cachette des parents tandis que des milliers d’oiseaux faisaient la pose dans la anse de la poudrerie. Images des joutes sur le port de St Chamas. Mar donccomme dans les histoires de ce grand père qui racontait comment ceux d’Istres étaient venus nuitamment en barcot voler la cloche de St Chamas. « Tu comprends, il y avait eu le tremblement de terre de 9 et leur clocher était fendu. Si on a pris la cloche, c’est pour leur bien »Le tout dans un sourire au souvenir des bataille homériques entre les deux bourgs.

Et tout a parce que St Chamas était au bord d’une mar où les navires de commerce venaient charger. C’était au temps des guerres d’Italie et les bateaux remplissaient leurs cales avec le foin de Crau pour la cavalerie de l’armée napoléonienne. Mais les marchands de « St Chamas lo riche*» – n’est-ce point eux qui découvrent le Vincent de Mireio*  blessé près du clar* d’Entressen ? – les négociants donc avaient mélangé de la paille à l’herbe riche de la Crau. La légende veut que pour se venger, Napoléon ait établi le chef lieu de canton à Istres et non à St Chamas….

Soit donc une mer intérieure quand les navires de Berre, eux, voyageaient la Méditerranée. Car les bourdigues de la passe de Caronte n’ont jamais empêché les bateaux de rejoindre la haute mer. On a même pensé, je crois que c’était à l’époque de Louis XIV, à construire, à partir du fort de Bouc, des fortifications transformant l’immense étendue saumâtre en une sorte de rade de Toulon avant l’heure où les escadres seraient en sûreté. Mais c’est un autre fléau qui est venu s’abattre sur ce qui fut un havre naturel dont on peut imaginer la beauté près des cabanes de l’étang de Bolmon* ou sur la rive de l’ancienne poudrerie, aux pieds du vieux Miramas. En témoignent encore les anciennes photos de la battue aux foulques des Marignanais ou les bious* en liberté à l’embouchure sud du canal du Rove*.

Pourtant, c’est la lumière qui a plongé l’étang dans sa plus noire période. La lumière des lampes et le pétrole lampant qu’on traitait dans l’usine de Port de Bouc, là où, paradoxe de l’histoire, se balance désormais le bateau des marins pompiers. Car à partir des années 30, de l’étang, on ne conserve que l’image des cracking et les fumées de Berre, La Mède ou Lavera. Mirage du progrès que véhiculèrent chez les ouvriers les organisations socialistes. On chantait alors « que le soleil de la science, se lève rouge à l’horizon ». Et question soleil rouge, on est servi tant l’anhydride sulfureux colorait et colore toujours le couchant. Mais ce sont les pêcheurs eux-mêmes qui ont revendu leur droit de pêche aux pétroliers. On racontait alors tellement d’histoires, ce bateau payé par les industriels qui noyait les tâches de pétrole au fond de l’étang. Fantasme ? Réalité ? Dans les années 50, on en interdit la vente du poisson ce qui n’empêcha jamais les pêcheurs du dimanche de planter leurs cannes à l’endroit même où le tuyau de Cabot* se déverse dans l’étang. Quant aux anguilles, on prétend qu’on les laissait un bon mois à dessaler dans des bassins avant de les expédier en Allemagne.

         Pourtant, toujours pour Vaqui, j’ai le souvenir d’un matin de pluie quasiment en bout de piste de Marignane et des avions qui survolaient à quelques dizaines de mètres les barques des pêcheurs. Dans le bruit assourdissant des réacteurs, ils tiraient de l’eau grise leurs filets où se tordaient les anguilles. Deux cent kilos ce jour là. Et cet autre matin au large de Ranquet*. Roger, le pêcheur des Heures Claires* affirmait que malgré les eaux chargées du limon de la Durance et la fermeture du tunnel du Rove*, l’étang lentement se régénérait. Non, ce qu’il craignait le plus, c’était de talonner avec son bateau sur ces bancs de lime qui imperceptiblement comblent le fond de l’étang. Roger craignait plus la centrale que les hydrocarbures. Il faut bien dire que l’énergie fossile a sacrément du plomb dan l’aile et que les derniers crackings de Berre paraissent solitaires dans la forêt des cheminées. Joignant l’acte à la parole, un sous-préfet d’Istres a même, il y a quelques années, convoqué les caméras pour un plongeon dans le bleu de l’étang. Mais dois-je l’avouer, je ne me sens pas encore d’aller me baigner près des pins de Merveille ou dans la anse de Varages*. Il est donc loin, le temps où le bateau promenade amenait les marseillais du dimanche par le tunnel du Rove déjeuner aux Martigues.

         Souvenir. C’était les années 70 et avec l’ami Christian, nous avions « fait » des oursins. Revenant par la plage, une famille au fort accent belge nous interpelle :

«  Nous aussi on en a pêché mais on ne sait pas comment les faire cuire.

–         C’est très facile répondit Christian. Vous les mettez dans une casserole, vous couvrez d’eau et vous faites bouillir sur le camping gaz. Quand les épines tombent, c’est que les oursins sont cuits ».

Qui donc affirmait que la Provence est un pays accueillant ? Car il ne faut pas s’y tromper, dans leur humble fierté, malgré la pollution qui quelquefois fait piquer les yeux et les brouillards qui salissent les lointains, malgré les zones Sévéso et le bruit des avions lei gents de Mar de Berra aiment ce pays bleu.

         « Cu naisse en infern en paradis se crèis » prétendait un jour devant la caméra un natif de Tinée. Dois je avouer que j’obéis à ce proverbe quand, au sortir du plateau de Vitrolles, l’autoroute plonge vers l’étang et que se découvrent tout en face les bidons et les cheminées des usines de Berre. J’aime ce bleu si particulier, sale et profond, que l’on découvre du rebord des remparts de Constantine, l’ancienne cité salyenne qui vivait autrefois du commerce du poisson salé. J’aime ce bout de Camargue coincé entre l’aéroport et l’autoroute où par centaines, les migrateurs trouvent un havre si étrange par sa proximité avec le métal des avions. J’aime le Jaï un jour de Mistral quand l’étang redevient la Mar et ces petits cabanons au bas de la falaise de safre près du tunnel qui communique avec l’étang de l’olivier. J’aime les falaises blanches derrière Calissane* et les deux rochers qui marquent la sortie du canal du Rove. Le mistral peut bien gifler la chapelle de Notre dame des marins au dessus des Martigues. J’ai quelquefois la vision, à quelques siècles devant moi, lorsque le pétrole ne sera plus qu’un fossile salissant, d’une nature qui reprenne ses droits et restitue à l’étang de Berre cette part de paradis qu’autrefois il posséda.

Le Dela : bord de l’étang entre le Vieux Miramas et Istres
St Chamas lo riche : St Chamas le riche, proverbe local : « Istres, bel Istres, Sant Chamas lo riche e Miamas lo pedaçat » Istres, bel Istres, St Chamas le riche et Miramas le rapiécé.
Mireio : œuvre de Mistral publiée en 1859
Clar : étang, trou d’eau en Crau
Etang de Bolmon : étang séparé de l’étang de Berre par la plage du Jaï
Tunnel, canal du Rove : qui joignait l’étang de Berre à la rade de Marseille. Creusé en 1926, fermé en 1963 pour cause d’éboulement dans le tunnel.
Biou : taureau de race Camargue bistourné c’est-à-dire châtré.
Pierre Plate, Merveille, les heures Claires, Ranquet, Varages, le Jaï , Calissane: lieux dits sur les rives de l’étang.
« Cu naisse en infern en Paradis se crèi » : Qui nait en enfer se croit au paradis.

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