Les Carnets de Vaqui 19

ROUTE DES GRANDES ALPES (1)

         Le GR 52 traverse les Alpes de Menton à Vienne. Les motards, eux, partent vers l’Autriche par le col de Castillon. Si avec Vaqui nous quittons la côte par la même route, nous n’irons pas jusqu’à son terme mais en cinq journées, ce sont 14 cols que nous franchirons, ces « pas » qui, loin de séparer les hommes, sont le lieu de rencontre des habitants des deux pentes.

         Mon ami Pierre, le berger de Castellar, aimait à dire qu’au sortir du tunnel de l’autoroute, son village que l’on découvre soudain est le plus beau du monde. Tout en vaccinant les troupeaux peuls aux confins du Bénin, du Togo et du Niger, il avait fixé au dessus du rétroviseur de son 4X4 la carte postale de cette vision. Le vallon du Carrei est pourtant bien aride et les jardins s’accrochent à la pente instable que tentent de fixer orangers et citronniers. Là, c’est l’autre Menton, celui des vallons et des cités ingrates, des hangars industriels et de la route étroite qui louvoie vers Monti. Dans un virage, depuis des années, j’y vois lentement se construire un grand voilier en attente d’un hypothétique tour du monde. La mer tout en bas est un trou de ciel. Ici et là, les viaducs de belle pierre de l’ancien tramway se lovent à flanc de montagne tel un immense serpent glissant au milieu des oliviers, toujours plus haut encore. Mais voilà Castillon. Castillon le neuf, village d’artistes, aseptisé, moderne au sens des années 50. Les restes du vieux bourg sont tout là haut vers le col qui ferme le vallon. Tremblement de terre puis combats de la dernière guerre ont fini par l’achever. Car ça a castagné* sévère en ce bout méridional de la ligne Maginot quand les fascistes, franchissant le Pont St Louis, sont tombés sous le feu du fort de St Agnès et du fort St Roch. Zone frontière, zone de conflits. Nous ne grimperons pas jusqu’à l’ancien village mais par le tunnel du tramway, nous franchirons la montagne pour basculer vers Sospel.

         Suis-je habilité à parler de Sospel tant jusqu’à nos jours, une guerre picrocholine à opposé ceux de chez moi, les reinarts* aux durgans*, microscopiques poissons qui glissent entre les pierres de la Bévéra*. A l’heure du village planétaire, ces rivalités sont de folkloriques reliefs et je bois un verre désormais avec mes anciens adversaires à la santé de nos homériques empoignades. Après tout, même si son pont vieux a été rebâti après la guerre, Sospel est une belle ville où il fait bon flâner à l’ombre fraîche des ruelles pour déboucher devant l’énorme cathédrale St Michel. Il faut dire que jusqu’aux lèvres du XIXème siècle, sur « Lo camin de Piémont*», Sospel fut la seconde ville du Comté de Nice, voyant défiler les convois de mules chargées de sel qui se rendaient en Italie. Au temps du grand schisme, Sospel fut même le siège d’un évêché, c’est dire ! Un soir de beuverie sur la cabraia*, n’avons-nous pas voulu avec quelques amis reconstituer « l’academia degli ocupati », l’académie savante qui y siégea au siècle des lumières.

         Mais laissons là les façades roses de Sospel pour prendre la route du Turini, le col rendu célèbre par le rallye de Monte-Carlo. Passé les gorges du Pian, on arrive chez moi et bien sûr, nous en reparlerons car si chacun possède sa capitale, la mienne est au Moulinet, nous y reviendrons. Traversons donc la forêt aux sapins monumentaux qu’on expédia un temps à l’arsenal de Toulon pour les transformer en mâts de navires, franchissons le col et descendons sur la Vésubie. Malgré quelques passages encore étroits, la route est bonne qui file jusqu’à Nice si bien que les villages de la vallée ont cessé de se dépeupler, nombreux étant les habitants à effectuer le trajet quotidien jusqu’au Plan de Carros ou jusqu’à la ville. C’est le cas de Barver*, Belvédère. Les festins y finissent toujours en chansons et s’y aventurer avec Vaqui comme nous le fîmes parfois demande de posséder un foie solide.

         Barver, c’est aussi la porte d’entrée de la Gordolasque et par les chemins d’en haut, l’une des voies d’accès à la vallée des Merveilles. Jusqu’en 1947, la frontière n’était pas loin et bien des familles passaient à pied par le Pas de Pagari pour ce négoce parallèle et pourtant si indispensable dans une montagne où il est si difficile de gagner la vie : la contrebande Est-ce pour cela que les hommes de Barver aiment tant chanter ? En italien, en piémontais, en occitan bien sûr mais aussi en français ces chansons de la grande guerre, celle qui a décimé tant de villages du haut pays. « Non non, plus de combats, la guerre est une boucherie »… sur les monuments, interminable liste des morts.

         La guerre, c’est à St Martin qu’elle rattrape celui qui veut bien s’en souvenir. Car c’est par centaines que les juifs pourchassés de la côte vinrent dès 39 se réfugier ici où les italiens étaient d’autant moins regardant qu’une des maîtresses du Duce était de la religion. Il y eut même une école judaïque dans un quartier de St Martin. Puis vint la débandade de l’armée italienne. Fuyant les troupes allemandes, combien furent-ils à franchir les hauteurs du col de Cerise, ignorant que de l’autre côté, les SS bientôt allaient venir les cueillir pour les expédier vers les camps de la mort. En gare du Borc*, un monument de fer en porte témoignage. Devant la caméra, Margot «la juste»m’a raconté la solidarité discrète des montagnards. Mais qui aujourd’hui se souvient de l’histoire ? On va au Parc à loups, on grimpe à la madone des Fenêtres, on pêche au Boréon. St Martin Vésubie est une de ces stations vertes qui ont deux vies : celle estivale remplie de vacanciers et puis celle d’hiver, lorsqu’on se retrouve autour du Bifou* pour un extraordinaire carnaval.

         Mais pas le temps de s’attarder. Le plein à la sortie du pays et déjà nous grimpons vers la Colmiane. Les tunnels, la station, la piste de luge d’été qui zigzague sur la prairie, un univers de vacances que nous traversons dans l’indifférence. A nos pieds s’ouvre le Val de Blore. Les romains déjà s’étaient installés dans cette ample vallée ensoleillée qui reçoit dans toute sa largeur les rayons du soleil couchant. Ne dit on pas qu’entre la Roche et la Bolline dort sous les prés l’ancienne capitale d’un peuples alpins, un de ceux dont les noms sont gravés sur le mausolée de la Turbie ?

         Les moines de Pédona* ne s’y sont pas trompés qui installèrent là le culte du lombard St Dalmas, histoire de faire pendant au gaulois St Martin. Mieux, ils donnèrent au monastère érigé vers l’an mil un bout de la vraie croix qui depuis dort dans l’extraordinaire crypte de l’église. En y pénétrant, croyant ou pas, le sacré vous prend à la gorge. Nuit de l’histoire. On est là aux frontières, aux limites, quand les pays comme les cultes demeurent des convictions, que les choses sont floues et que tout est possible.

         Je sors dans le soleil. « Baronant a la malora vau per ort e per camin*»dit la chanson qui parle dau bon lach de Valdeblora*.Et moi qui croyait que c’étaient les pommes de terre qu’on transportait jusqu’à Nice à dos d’homme qui faisaient le renom du pays. Aujourd’hui, c’est le lycée de la montagne, vaste structure de béton et de bois où l’on se prend à rêver de redevenir étudiant. Mais la vallée de la Tinée est là avec ses rochers rouges. St Sauveur au creux de la montagne que déjà, nous grimpons vers la Couillole.

A main droite, la minuscule route de Roure. C’est un cable qui autrefois reliait le village à la vallée et quand les lumières de l’usine électrique clignotaient, les villageois se précipitaient vers l’arrivée de la ficelle. Pour quelques instants, Roure l’accroché serait relié au reste du monde. Déjà Roubion se dessine perché à flanc de montagne. Dans le virage au bas du pays, arrêt obligatoire à la chapelle St Sébastien. Toit de bardots. Peintures délicates et bistre. Richesse des habits du saint aux blonds cheveux, aux mains si fines. Ecritures : « Comant sant Sebastian donavo lo pan als crestians » Lo pan, pas lou…

Nous grimpons au village. Un chamois statufié nous guette de la crète. Sur la place, des motos sont garées devant l’unique café. Des anciens discutent à l’ombre. Le patois, c’est le signe de famille. Il suffit d’un mot et c’est comme si on s’était toujours connu. Le berger explique : Lui, il est de la Crau, de Moulès la verte au milieu des prés. Il est venu ici à l’estive. C’est là qu’il a connu sa femme. Depuis il vit avec cette identité partagée que nous sommes si nombreux à posséder: un peu d’ici et un peu d’en bas. Mais voilà qu’on m’entraîne vers d’autres aventures : « Il faut que vous connaissiez X » Un 4X4 où nous bringuebalons, une piste qui n’en finit plus. Un premier alpage. « Le prince de Monaco y a un chalet. Il vient en hélicoptère ». Bout de paradis que nous laissons derrière nous tout comme la forêt de mélèzes. Voilà, ça y est : l’alpage. Deux longs bâtiments qui semblent tapis au creux de la prairie pour mieux résister au mauvais temps. Attention aux orties. On appelle. Dégun. On rappelle. Sort la caricature du pastre, barbe folle, pantalons tenus par une ficelle et qui boudinent sur ses gros godillots. « La télé ? Pas question que vous me filmiez ! La dernière fois, on m’a fait passer pour un demeuré » et de raconter sa mésaventure avec les voleurs d’images. Nous discutons longuement. Même le patois ne suffit pas, ni mon pedigree de gavoat* de première classe. L’homme est loin d’être idiot. Dans la solitude de son alpage, il jette un regard lucide sur le monde d’en bas, celui où la ruralité est un spectacle pour urbains. Non, il n’a rien de pittoresque au sens propre du terme alors la télé… Il est des fois où il faut savoir ranger la caméra. C’est une affaire de respect. « Le paysage, il n’est pas a moi, vous pouvez le filmer». Mais à quoi bon dire où tu étais, pastre ! Tu m’as donné la leçon, je tâcherai de ne pas l’oublier et si je reste encore et encore à blaguer, c’est pour le plaisir d’entendre cette langue si belle dans cette montagne que je ne suis pas près d’oublier. Mais il se fait tard. Retour au village. Il fait nuit quand nous franchissons la Couillole. Ce soir, nous dormirons à Beuil.

 Castagner : bagarrer
Reinart : renard – surnom des habitants du Moulinet
Durgan :barbot – surnom des habitants de Sospel
Bévéra : rivière qui prend sa source dans le massif de l’Authion  pour se jeter dans la Roya en amont de Vintimille
Lo camin de Piémont : route royale reliant Nice à Turin par le col de Tende.Cabraia : promenade au bord de la Bévéra
Barver : Belvédère
Lo Borc –  nom occitan de Borgo San Dalmazzo
Bifou – personnage du carnaval de St Martin Vésubie
Pedona : autre nom de Borgo San Dalmazzo
Baronant a la malora vau per ort e per camin :  « errant à l’abandon je vais dans les jardins et sur les chemins » –  début d’une chanson de Louis Genari qui parle aussi du bon lait de Valdeblore.
Gavoat, gavot : celui d’en haut. Terme de mépris dans la région de Gap, il est une appellation identitaire dans le haut pays niçois.

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