Les Carnets de Vaqui 20

 ROUTE DES GRANDES ALPES (2)

         Les premiers rayons de soleil dorent le sommet du Mont Mounier quand nous passons au large de Valberg l’artificielle. La grand route descend en larges lacets mais pour aller jusqu’à Guillaume, c’est par Péone que nous passons. Quelques anciens m’alpaguent près du pont. Ils regardent l’émission « en patois » et du fait que sans le vouloir, je pénètre leur intimité domestique, ils ont le sentiment de me connaître. On bavarde un moment sur le bord de la route. On parle des grands hivers, des anciennes mines, d’une vie en allée. Il y aurait des heures à les écouter ressasser leurs vieux souvenirs, de ceux que l’on ne dit que dans notre langue. Mais en télé, on travaille toujours pour hier, dans l’écume des choses. Cette envie de prendre le temps, de revenir pour n’être plus un voleur de mots, ceux qu’on attrape à la volée pour coller sur un reportage avant de filer plus loin. Plus loin ? C’est Guillaume et Guillaume, c’est la Provence. On me le dit assez.

         C’est au beau septembre, pour la foire aux tardons* qu’il fallait venir à Guillaume. Avec celle du 14 février à St Martin de Crau, c’était le rendez vous de tous les bergers du pays. On traitait alors des affaires. Que dire de la grande pitié d’aujourd’hui ? Les maquignons montent directement dans les estives et seuls quelques enclos accueillent les derniers moutons de foire. Car des troupeaux, les montagnes en accueillent toujours autant. Peut-être plus belèu*. Mais des troupeaux montés d’en bas. Autrefois me racontait l’ancien de Chateauneuf d’Entraunes, autrefois, quand arrivait l’automne, c’est nous qui descendions avec les bêtes juste à côté de Hyères. Dix sept jours de marche pour cette transhumance à l’envers. Aujourd’hui, s’il demeure quelques petits troupeaux dans la vallée, les jeunes qui s’accrochent préfèrent avoir des vaches pour le fromage qui rapporte un peu mieux. Pourtant la foire aux tardons conserve cet air de fête des pays qui sont un cul de sac quand le col est fermé pour neuf mois de l’année.

         Nous n’irons pas jusqu’à la Cayolle. Bien avant, nous grimperons dans un paysage somptueux d’aiguilles fantastiques vers le col des Champs. Arrêt vers le sommet pour voir la borne frontière des états de Savoie. Sifflet strident d’une marmotte qui résonne dans les éboulis. La route se fait étroite qui descend vers Colmars. L’auberge est tenue par un couple de marseillais fervents supporters de l’OM. Il fait bon sous la treille. De plus, ils ont la wi-fi. Entre le fort de Savoie vers l’amont  et celui du calvaire, Colmars aussi était ville frontière. J’ai bien dit ville et pas village. Maisons à double porte pour protéger du froid et ce bois entassé sous le rempart. La neige et l’hiver devaient cerner le bourg. C’était avant le ski et Colmars était un confins. Ils l’oublient vite, les estivants qui se jardinent sous les marronniers dans l’ample courbe de la route. Pour eux, on rejoue la venue de Vauban, on grimpe à la lueur des torches vers les forts formidables. Mais cela n’a qu’un temps et le pays bientôt se retrouvera dans ces mi-saisons aux odeurs de champignon et de terre mouillée. Franchissons donc le col d’Allos tant qu’il est encore temps. Par n’importe quel temps, même avec la neige, ceux de la vallée menaient leur lait à Barcelonette. Giusepin l’explique bien : « Il fallait passer tôt le matin ou à la tombée du jour, quand le froid est piquant et que la neige glacée ne risque pas de glisser en avalanche. Et puis à l’époque, on fauchait les prés. Aujourd’hui, les hautes herbes se couchent sous le poids de la neige et ne retiennent plus rien ». Va savoir ? En franchissant le col, nous changeons de pays.

         La descente vers Allos est vertigineuse. Arrêt dans le vallon de Fours. Nous sommes attendus. Un bol « d’estra* », ce concentré de genièvre au goût si particulier mais dont on dit qu’il rend la vigueur aux morts. Mais déjà, c’est Barcelone de Provence. Les grandes maisons des Mexicains avec leurs parcs ombragés et leurs grilles cernent l’ancien bourg. Bien sûr, on parlera des frères Arnaud et l’on montrera les photos des fabriques où des propriétaires en gibus posent au milieu de leurs centaines d’ouvriers. Tout cela c’est l’histoire, celle des livres et des musées. Pourtant, c’est une autre image qui me vient, une autre image qui se moque du temps et des années. C’était à Lans, au dessus de Jausiers et dans sa cuisine voûtée, Rémy Fortoul, l’encyclopédie de la vallée, racontait sur un ton ordinaire. « Quand le père est mort, nous étions trois frères et pas assez de terres pour tous vivre ici. Alors, on s’est mis autour de la table comme aujourd’hui et on a tiré à la courte paille. Mes deux frères ont fait leur vie au Mexique.  Moi, j’ai fait la mienne ici?». Aujourd’hui, Rémy s’en est allé pour un autre voyage mais je me souviens qu’il disait aussi : « C’est pas tout le monde qui a réussi en Floride puis au Mexique  mais des autres, on n’en parle jamais ».

         Sur la place de Barcelo, les mariachis* chantent pour les touristes, il faut bien entretenir le mythe, mais leurs chants ne grimpent plus jusqu’aux casernes désormais désertées par les diables bleus*, ceux qui ont laissé leurs dessins dans les casernes de la Bonette  ou leur ombre dans les interminables escaliers du fort de Tournoux. Les camions chargés de foin de Crau grimpent vers le col de Larche. Par la Val Escura, ils seront bientôt du côté de Coni. Nous, nous virons sur la gauche à l’assaut du col de Vars.

         Napoléon le petit a tenu la promesse de son oncle en finançant, en dessous du sommet tout comme à l’Isoard ou au col de Manse, les refuges Napoléon. Trop de cyclistes, trop de curieux. Puis le béton de Vars égaré sans la neige. Arrivée à Guillestre. Du temps où j’étais enseignant, ça faillit être mon premier poste. Qui parlait des aiguillages invisibles ? Nous n’irons pas à la foire de la St Luc. Les gorges séparent le Guillestrois du Queyras. Un autre univers, celui de « Bataille dans la montagne*», des écrits de Proal*. A chaque fois que je monte en Queyras, j’ai le sentiment de naviguer dans un paysage littéraire. Est-ce pour cela, pour l’odeur chaude du pin cimbro que ma chambre est faite de meubles du Queyras ? Salut à Claude, l’éleveur-ébéniste de Ceillac. Chaque soir lorsque je m’endors, j’ai en moi un peu de cette montagne qui me suit dans mes rêves.

         Mais déjà, il faut virer à gauche pour grimper vers Arvieux et l’Isoard. La légende du vélo. Les images noir et blanc de Fausto Copi* à la Casse déserte. Cette montagne là, on la connaît. On connaît moins le passé vaudois de ces hautes vallées, la bible qu’il fallait savoir lire et les maîtres d’école descendus vers les plaines pour se louer, plume au chapeau comme le montrent les figurines de l’ami Stephan. Je dis l’ami. S’il lit cela, cela le fera rire. Pourtant, il y a dans mon métier des gens qu’on a l’impression de connaître depuis longtemps et avec qui on a le sentiment qu’on a des moulons* de choses à se dire. Mais comme toujours pas le temps. Briançon nous attend qui sera le terme de notre route. Du moins pour le moment.

 Foire aux tardons :les tardons sont les agneaux nés au printemps et non en automne
Belèu : peut être
Estra : concentré de genièvre
Mariachis : musiciens mexicains
Diables bleus : chasseurs alpins
Bataille dans la montagne : roman de Giono
Jean Proal : auteur de « où souffle la lombarde », « les Arnaud »
Fausto Copi : champion cycliste italien vainqueur du tour de France en 1949 et 1951
Des moulons : des tas

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