Les carnets de Vaqui 18

ILONSE

         C’était le 19 Octobre 2005. La veille, nous avions tourné dans le haut Var et en fin d’après midi, le temps s’était gâté. De gros nuages sombres couronnaient les montagnes vers lesquelles nous roulions. Pendant l’été, lors d’un tournage du côté de Thierry, j’avais rencontré une bande d’allumés qui tabassaient sur les tables en hurlant. Ils jouaient à la mourra et m’étaient remontés les souvenirs d’enfance, quand de la porte du café Pellegrini, nous regardions les bûcherons descendus de la montagne pour boire leur paye et jouer à ce jeu étrange où les mains dansent en des soirées qui souvent finissaient en chansons quand ce n’était pas en bagarres d’ivrognes. Ces chanson montagnoles « che mi stringono il cuore*» et parlent d’amour perdu et du temps en allé.

« En Ilonsa, lei conoissem, aqueles cançons m’avait dit Pascal. Te ié cal venir ambe Vaqui* » Laurenç qui présentait alors l’émission et pour qui le parler gavoat est une religion avait lourdement insisté si bien que par ce soir d’automne, nous nous enfoncions dans la bourrasque. Me souvenant d’un reportage sur l’ouverture de la route entre Pierlas et Ilonse, j’avais décrété que nous passerions par le col de la Sine. Sur la carte, c’était le plus court…sur la carte. Car dès que nous eûmes quitté la vallée du Cians, je compris que chez nous, la théorie est toute…théorique. Un temps de finimond*. Les glavas * de pluie s’écrasant sur le pare brise, des virages où il fallait s’y reprendre à deux fois pour suivre le lacet, quelques pierres tombées sur le chemin que flaschaient des éclairs illuminant une montagne hostile. Les deux véhicules qui me suivaient me faisaient des appels de phares. J’avais compris que si je m’arrêtais, ils décideraient de faire demi tour. Enfin, au bas de la pente, quelques lumières que l’on devine dans le brouillard. Ilonse, ça se mérite.

         Pascal nous attendait tout au bas du village. Premier contact avec la télé, Odile notre script qui m’engueule de venir dans un pays pareil. Nous grimpons dans les rues vides. Le village sonne sous nos pas. Jean-Michel l’éclairo fait la gueule quand il apprend qu’il n’y a pas d’hôtel et que nous devons partager les lits du gîte. Heureusement, un de ces repas que seul Ilonse sait apprêter pour accueillir le monde réconcilie un peu l’équipe. Avec Laurenç, nous faisons ce que nous pouvons pour pacifier l’ambiance. Dehors, il tombe « de peiras de molins sensa pertus* ». Il fait froid, c’est l’automne.

         Je dors très peu, guettant à la fenêtre la moindre accalmie. Mais non, c’est vraiment l’automne du haut pays. Je m’endors aux premières lueurs du jour que déjà il faut se lever. La pluie a fait une pause. Avec Laurenç, nous nous régalons de cette langue intacte aux roulements ancestraux. Par les rues étroites, nous grimpons jusqu’à la table d’orientation. Tout en bas, des écharpes de garbin*s’effilochent dans le creux de la vallée tandis que tout en haut, les cimes trouent la nuée pour se dresser dans le cèu-sin* Ilonse, c’est l’Ecosse. Le même mystère qui résonne entre les maisons désertes, les mêmes fantômes dans cette coquille vidée. Car on ne peut s’empêcher de penser à la vie rude d’un autre temps, quand on descendait au bourg les jours de foire. Terre de pastres. Freddo le père de Pascal possède le verbe, celui qui ressuscite le passé tout en rappelant, terriblement contemporain que c’est le téléphone portable qui l’a sauvé un jour que sa voiture avait glissé sur le verglas jusque dans le ravin.

Toute la journée, nous allons jouer avec la pluie, recherchant les pontins*. Nous ferons même une séquence dans l’église. Les raviolis de midi et la branda ont quelque peu réconcilié l’équipe mais cinq ans plus tard, ils me parlent encore de leur première arrivée au pays du troubadour Raimond Feraut.

         Il y a comme ça des émissions qui vous marquent. D’autant plus que par la suite, ils y sont retournés plus d’une fois, les techniciens ! Pour le Festivous*, pour la chasse et bien sûr pour suivre l’International Mourra Tour et ses légendaires parties. Et ils concèdent désormais que je n’avais pas emprunté la plus mauvaise des routes. L’autre, celle qui monte de la Tinée, a été terminée à la fin de la dernière guerre par des prisonniers allemands. Avant, lorsque cela s’avérait indispensable, on descendait les malades couchés sur des échelles en guise de brancard. Sur 12 km à flanc de montagne, difficile de se croiser tant le chemin est étroit. C’est peut-être pour cela qu’Ilonse est un pays protégé, un lieu à part, une sorte de Montsegur quilhé, en chancela* sur son sommet. Un village ? Non, plutôt un bourg posé là, au bord du ciel.

         Mais revenons sur ce fameux troubadour, Raimond Feraut, dont j’ignorais tout hormis le nom avant d’arriver à Ilonse. Fils du seigneur du pays, il fréquenta jusqu’à la quarantaine passée la cour des Angevins jusqu’à les suivre à Naples, cet ailleurs des provençaux, pays rêvé où loin des terres âpres d’entre Cians et Tinée, on pouvait mener vida spaumada* : course au plaisir, douceur lascive et chaleur parfumée des suds. Et puis un jour, tout est usé. « Quand lo cuou es frust, lo pater nostre es just*» nous rappelle le proverbe. A Lérins où il s’est fait moine, Feraut retrouve un bonheur oublié: celui des mots, de leur puissance topographique, paysages qui défilent devant les yeux lorsqu’un St Honnorat né de l’encre et du papier voyage la Provence. Car de Peire Vidal à Roland Pécout*, la Provence des poètes n’existe pas en soi, hors du temps, concept abstrait mais elle est d’abord un espace de nomadisme. En lisant Raymond Feraut, au détour du mot, je suis sur le plateau de Dina, l’ancien grenier à blé des templiers au dessus de Rigaud, je suis aux granges de la Brasque ou même dans l’escalier de la tour Bellanda quand seules les barques des pêcheurs s‘alignaient sur la grève au creux de la anse des Ponchettes. Dans la même veine, le poète Jorgi Reboul* nous expédiait en de lyriques enveloppes ses proses géographiques sans que nous comprenions encore que c’étaient les mots qui faisaient le pays et pas le contraire.

         Est-ce pour cela qu’à Ilonse, les mots de notre langue sont au centre de tout. Ils structurent le pays, lui donnent son épaisseur d’histoire. Chaque quartier, chaque coin de campagne, chaque bout de chemin possède son nom propre, un nom fait de la sueur des hommes et des femmes qui de siècle en siècle ont arraché la vie de cette terre rude. Il est des mots que le français ne peut traduire. Aussi, tant que la langue d’oc retentira sous les pontins, tant que l’on gueulera « morra » ou « minga » en tapant sus lo taulier, tant que retentirons dans les ruelles les chansons des chocatons, alors, ces montagnes bleues feront écho à nos paroles. Car si demain le pays n’avait plus ses mots pour se dire, alors il ne resterait qu’une carte postale lisse et panoramique, une image vide de sens et prête à consommer.

che mi stringono il cuore : qui me déchirent le cœur. Extrait de la chanson piémontaise « la gioventu »
En Ilonsa, lei conoissem, aqueles cançons Te ié cal venir ambe Vaqui : A Ilonse, nous les connaissons, ces chansons. Il faut que tu y viennes avec Vaqui.
gavoat : dialecte vivaro-alpin de la langue occitane
finimond : fin du monde
glavàs : rafale de pluie
cala de peiras de molins sensa pertus : il tombe des pierres de moulin sans trou. Il pleut très fort.
Garbin : brouillard
Cèu-sin : serein
Pontin : rue voûtée, abri
Branda : gnole
Festivous : fête occitane organisée le 3ème week end de juillet
En chancela : en équilibre
Raimon Feraut : troubadour du XIIIème siècle qui a écrit en langue occitane « la vida de Sant Honnorat »
Vida spaumada : vie de plaisir
Quand lo cuou es frust, lo pater nostre es just : quand le cul est usé, la prière devient juste.
Jorgi Reboul : poète marseillais (1901-1993)
Morra : 10 au jeu de mourra
Minga : 0 au jeu de mourra
Sul taulhier : sur la table
Chocaton : ivrogne

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