Les Carnets de Vaqui 17

MIRAMAS LO PEDACAT * 

         Parler de Miramas tient quelque part de la gageure. Des cités alignées, des rues tirées au cordeau, le vent qui fait partie du paysage et cette gare posée sur le plat de la Crau au milieu de nulle part. Difficile en effet d’échapper à l’image de Miramas-débarcadère comme on appelait le village western né vers 1848 avec la ligne de chemin de fer. Cent soixante ans plus tard, rares sont ceux qui conservent le souvenir de la posa- raca* de la place de la gare ou du trou de Sérailler*. Encore moins de la « montagne jaune » et des « caisses de Dumas » où nous allions jouer. De tout ce qu’était la cité cheminote dans les années soixante, il ne reste plus rien, ou presque, tant la ville s’est transformée. Rien non plus de cette population tant le melting pot a fonctionné. Autrefois, les « estrangiers », c’était tout le monde puisque des ardéchois ou des gavots venus embaucher à « la compagnie » aux Lozériens descendus de leur montagne, tous tentaient de planter leurs racines dans cette terre dure de la Crau où ils se fondaient dans une identité cheminote.

Tous se retrouvaient au stade Méano – encore un enfant du pays footballeur du grand Reims– pour encourager les jaunes et bleus de « la société saint Maurice Cheminote » qui participaient alors au Championat de France Amateur, l’équivalent d’une troisième division de football. Le nom seul du club explique l’assemblage. La Saint Maurice, c’était l’ancien « patronage », comme pour l’AJ Auxerre, cette tentative de l’église pour encadrer la jeunesse. Quant au « Cheminote », c’était référence au monde du travail qu’encadrait la CGT puisque Miramas, perdu dans notre « désert pétré » comme le qualifie Mistral, était une gare disciplinaire, une de celles où l’on expédiait en punition les cheminots récalcitrants. Deux univers, deux regards sur le monde qui cependant devaient cohabiter : ainsi on n’était pas à un paradoxe près puisque sur la scène de la « pastorale » qu’on jouait chaque année à la salle Jeanne d’Arc, j’ai vu des communistes monter sur les planches pour interpréter Roustido ou pistachier*. Mais pour être feutrée, le combat idéologique n’en était pas moins sourd.

         J’avais 16 ans et comme nous organisions des « boums », l’abbé avait proposé à quelques unes de ses ouailles de prêter une salle du patronage. Quelques semaines après, c’est une autre salle qu’on nous proposait sans même que nous la demandions : le premier étage du café Lahos. J’appris plus tard du père Grégoire, l’historien du pays, que c’était la salle où se réunissait « L’étoile de la Crau », la vieille loge maçonnique de Miramas. Autre paradoxe, la veille de la venue de l’évêque, une main anonyme avait inscrit un « Ni dieu, ni maître » vengeur de chaque côté du portail de l’église si bien que le curé avait dû faire ranger les plus grands de ses paroissiens devant l’inscription pour qu’elle échappe au regard du prélat…inscription d’ailleurs officiellement condamnée par les staliniens qui ne voulaient pas être tenus pour responsables d’un acte par trop libertaire car dans cette île qu’était Miramas, on était bien obligé de trouver un modus vivendi.

         A Miramas donc, il n’y avait rien à ce qu’on disait sinon les anciennes usines Khulmann avant que ne s’y installent les sorciers nucléaires. Avec mes copains, Mauro dont les parents arrivaient de Foligno, Vincent le catalan et Michel le cévenol, dans les ruines fantomatiques du bombardement, nous ramassions la ferraille que nous vendions au père Dumas. Le ferrailleur entassait sa marchandise au milieu d’un énorme carré de caisses américaines vides ou presque récupérées à la Libération et sur lesquelles nous grimpions sans vergogne en faisant bien attention de ne pas nous faire aganter*. C’était le plus bel observatoire pour surveiller « la colline ». On disait « on va a la colline » et les parents savaient que nous étions dans cette étendue d’argélas et d’agarrus qui s’étalait derrière le stade et les cités jardins jusqu’à « la montagne jaune », un amas de gravas accumulés lorsqu’on avait creusé « la tranchée » nécessaire au passage du train de la ligne de Port de Bouc. C’était là que nous avions nos cabanes, repères semi enterrés où nous accumulions des objets hétéroclites ramassés au fil de nos explorations jusqu’au confins du domaine de Sulauze et même à l’intérieur du camp militaire.

         Car pour surveiller ces cheminots contestataires, on avait très tôt installé un camp militaire. Les soldats paradaient chaque 11 novembre pour un vrai défilé. La CGT, elle, faisait son passa-carriera le 1er mai. En 68, il paraît que les militaires étaient en alerte, prêts à intervenir dans l’immense gare triage. De fait, il y avait de la place et les petites baraques à munition du camp militaire pouvaient s’installer sans problèmes dans la Crau. C’est là que sur des kilomètres s’était aligné le matériel rapatrié après l’indépendance de l’Algérie. Loin de la route, du côté de la voie ferrée de Salon, il y avait un vieux char qui marquait l’angle du camp. Personne pour le surveiller. Inutile de dire qu’il fut bientôt l’objet de toutes nos préoccupations jusqu’à ce que nous osions, loin des regards, grimper dessus et même pénétrer à l’intérieur. Combien de fois avons-nous joué à manœuvrer la tourelle ou les mitrailleuses jusqu’à ce qu’une jeep ne se pointe et que nous nous égaillions dans toutes les directions, le cœur battant. J’ai toujours aimé braver l’interdit.

         Cette estomagada ne nous avait pourtant pas guéri et derrière la montagne jaune, un autre camp de munitions protégé de grillage attirait notre curiosité. Sautant par-dessus la barrière, nous nous y aventurions comme en terrain ennemi, guettant une autre jeep qui régulièrement en faisait le tour. Mais les trésors que nous en ramenions étaient rares ce qui n’était pas le cas de nos expéditions au quilhet*.

         Le Quilhet, c’était le nom de l’ancien village perché au dessus de l’étang de Berre et qui a donné son nom à la cité : Mira Mar, d’où l’on voit la mer, la Mar de Berra s’entend puisque pour nous, c’était une véritable mer où faisaient étape des millions d’oiseaux que nous observions émerveillés lorsque nous allions nous baigner à Pierre Plate ou au port américain. Mais le Quilhet, c’était surtout le château féodal de Thierry la fronde ou d’Ivanhoé, nos feuilletons du jeudi dans  l’étrange lucarne. Des murailles, des tours, des escaliers secrets s’enfonçant dans les ruines. Rien encore n’avait été aseptisé. Une population laborieuse vivait entre les vieux murs. Mais pour gagner le château, pour attaquer la citadelle, il fallait prendre le railway et s’accrocher au train. Je m’explique. Chaque jour, un convoi de quelques wagons poussé par un diesel empruntait la voie unique qui menait du triage de Miramas à la poudrerie de St Chamas. Il passait si lentement près du trou d’eau où nous pêchions les grenouilles qu’il était facile de s’accrocher au marche pied et de se laisser transporter à l’abri du regard du mécanicien…en y songeant aujourd’hui, je me demande comment jamais personne n’est passé sous les roues. Toujours est il que, comme dans les films, nous nous laissions tomber du train aux pieds du vieux Miramas. C’est là que tout commençait. Car les collines voisines étaient un véritable labyrinthe avec passages entre les gros rochers où nous avancions pour ne pas nous faire repérer par la bande du Quilhet. Ce n’était pas « La guerre des boutons » mais presque. D’ailleurs, tous les villages, absolument tous, ont connu ce genre de conflit pour de rire que nous prenions extrêmement au sérieux. Mon grand père Marius, lui qui était né à Istres rue Pierre du Pébro, aimait à raconter ses guéguerres avec les jeunes de St Chamas : « Se siam crachat dessus, se siam vièutat dins lei robinas, se siam regalat ».

         J’ai longtemps hésité à travailler sur Miramas. Quand en 1992, j’étais venu avec Midi Méditerranée pour une semaine d’émissions, c’était encore une cité cheminote même si Fos avait fait pousser les barres d’immeubles. Aux cheminots s’étaient rajoutés les employés du CEA et ces familles de sidérurgistes lorrains venus travailler à la SOLMER, l’usine sidérurgique de Fos. Mais le père Germain me parlait toujours provençal et je n’étais pas un étranger au triage. J’y suis revenu en 2011 pour réaliser un Vaqui et tout était différent. La population paupérisée, cette misère que l’on sentait en traversant la zone des cités. Le quilhet, je l’ai dit, aseptisé. Le provençal ? Une curiosité. Au triage, les wagons se font rares et la ligne TGV trace droit dans la vallée de la Durance, délaissant cet itinéraire voulu par Paulin Talabot qui fit naître Miramas-débarcadère au milieu du XIXème siècle. Et pourtant, le mistral est toujours là qui balaye la ville. De l’autre côté du vent, je sais la formidable richesse des hommes et des femmes qui ont décidé de planter là de nouvelles racines. Oui, il y a tant à dire sur « Miramas lo pedaçat »

Miramas lo pedaçat : Miramas de rapiécé tiré du proverbe : « Istre bel Istre, San Chamas lo riche e Miramas lo pedaçat »
Posa raca :puits à roue
Trou de Sérailler : ancienne carrière noyée par l’eau de la nappe de la Crau
Montagne jaune : amas de déchets issus du creusement d’une tranchée où passe la ligne ferroviaire Miramas-Port de Bouc.
Caisses de Dumas : caisses de munition de l’armée américaine récupérées par le ferailleur Dumas qui s’en était servi pour constituer les murs de sa réserve
La compagnie : nom que mon grand père le mécanicien donnait au PLM puis à partir de 1932 à la SNCF.
Roustido, Pistachier : personnages de la pastorale Maurel.
Agantar : aganter, attraper
Agarrus : chênes kermès
Passa-carriera : défilé
Estomagada : haut le coeur
Lo quilhet : le perché. Surnom du vieux Miramas
Mar de Berra : étang de Berre
« Se siam crachat dessus, se siam vièutat dins lei robinas, se siam regalat » on s’est craché dessus, on s’est roulé dans les ruisseaux, on s’est régalé.

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un commentaire

  1. j’ai travaillé à Miramas lo pédaçat, à l’époque de la Première guerre du Golfe ;
    à l’époque, j’étais en quête de données sur ces familles maghrébines de Crau regroupées « manu administrativa » à la Rousse 3 ;
    aujourd’hui en Languedoc, je mets ce qu’il me reste d’énergie à « tracer » les histoires familiales des migrations italiennes ;
    @ se croiser ?

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