Les Carnets de Vaqui 16

VIA DOMITIA

         Le vent qui fuse au ras des garrigues a dégagé dans les lointains la silhouette bleue de la Cévenne. Le Pic St Loup est à toucher. Tout en bas, la chenille aveugle des camions s’étire vers l’Espagne. Des panneaux explicatifs de l’aire d’autoroute, tout le monde s’en fout. Seul le dallage cisaillé par le charroi grimpant jusqu’à Ambrussum témoigne de ce que fut la plus grande des artères de l’Empire, celle qui en vingt jours te conduisait à Rome. De Mediolanum* a Ampurias disent les historiens court la Via Domitia.

         Je n’ai rien d’un historien. Je traque simplement les fantômes qui se devinent de l’autre côté du vent, bribes, traces, balises déposées là par tant de générations qui comme moi ont suivi les dalles disjointes qui montent au milieu des kermès. La pierre est blanche. Le mur épais de l’ancien « castelas ». Je suis un volque* qui voit venir vers lui les légions d’Ahenobarbus*. Je suis un auxiliaire romain qui repère au levant les hordes wisigothiques. Toujours la même question : A qui appartient le pays ? Et si c’était nous qui lui appartenions ? Seul, Vidourle pousse ses lourdes eaux vers le midi. Il a dû pleuvoir en Cévennes. Passage. Le pont que peignit Courbet lance ses arches dérisoires. Les hommes écrivent une autre histoire qui ricane des prétentions impériales. Encore que…qu’y avait il là, à la sortie du pont, sinon une aire pour se restaurer, changer les montures ou remettre un fer aux chevaux fourbus…Seules, ici ou là, quelques bornes ponctuent les rebords de chemins rectilignes.

         C’est comme cela que j’ai retrouvé au milieu des buissons la pierre des novis*. C’était, m’a-t-on raconté, la limite entre l’évêché de Nîmes et les terres d’Argence. Là que les autorités se retrouvaient pour faire pache*. Les autorités et les familles aussi en ces temps où le mariage n’était qu’un vil marchandage, une prostitution de longue durée. Le chemin ensuite tutoie encore quelques bornes avant de se perdre dans la rocaille des collines. Labyrinthe de l’histoire. Des sablières gigantesques cernent les trois bornes de Beaucaire. Prétention tutélaire, signe extérieur de puissance, sponsoring avant l’heure : pourquoi furent ils trois, différents, séparés par les ans à vouloir ériger la même milliaire ?

         J’ai beau savoir que le vin romain du mas des Tourelles est pareillement une affaire de marketing, je laisse ma pensée s’égarer sous la treille, un goût de miel et de caillasse, de romarin et de vent poivré dont je ne sais s’il est réel ou le seul fruit de mon imagination. C’est qu’un autre mystère m’espère. Le plus grand carrefour de l’occident romain, la cité fantôme d’Ernaginum. Et pourtant, il n’y a rien à voir. Rien ou presque. Qui, donc franchissant ce rond point ordinaire, pourrait s’imaginer que là se croisaient la voie Agrippa qui descendait de Vienne vers Arles et le chemin direct d’Espagne vers l’Italie. Là partait la voie Aurélienne  vers Aix puis Fréjus tandis que venait buter contre les Alpilles ce canal creusé par Marius qui, par les marais d’Arles descendit jusqu’à Fos. « Il y avait une ville et il n’y a plus rien » chante Nougaro. Qui donc me racontait que dans les années 40, Fernand Benoît entreprit des fouilles qui dégagèrent un ensemble si vaste que faute de pouvoir le protéger, on le renterra rapidement.

         Quand le soleil rouge se couche derrière les fumées de l’usine de cellulose du Rhône, j’aime à grimper le long de la Chapelle St Gabriel, borne des Alpilles, témoin des ultimes soubresauts de la cité médiévale. Là bas sont les allées couvertes de la montagne de Cordes et là se dressent au dessus des marais qu’un hollandais vint assécher les tours puissantes de Montmajour. Est-ce la mourgue* qui vient me saluer. Le fantôme de Nerto* ? Ce pays se lit dans son épaisseur d’histoire jusqu’aux moulins de Barbegal*.

         C’est à l’ubac de la grand montagne* que cheminaient les romaines légions. L’arc de triomphe de Glanum en porte témoignage. Guerriers vaincus du mausolée voisin. Morgue des vainqueurs qui bientôt seraient les vaincus. Il n’est point d’empire pérenne. Le temps a englouti la cité voisine, l’effaçant au point que les compagnons qui ont laissé leurs marques sur la pierre de l’Arc de triomphe avaient fini par l’oublier. Et Vincent, dans sa petite chambre de la maison de santé voisine, Vincent aux cieux virevoltants de contractions cosmiques, Vincent aux cyprès qui flambent d’une lumière noire, Vincent que suivait péniblement son gardien Trabu dans la lumière crue de Midi, Vincent savait il que ses grands pas piétinaient une ville enfouie ?

         De Saint Paul de Mausole, j’aime cheminer sur l’ancienne voie des Côtes, celle qui passe au ras des Calancs de Romanin. Un planeur virevolte de ses ailes blanches au sommet des falaises.  Arrêtons nous là : autoroute, nationale et TGV ont cisaillé l’ancien chemin vers la Durance et seules dans Cavaillon, les arches d’un ancien arc de triomphe surveillent les marchands étalés du marché du lundi.

         Non, pour retrouver la Domitia, il faut franchir la limite, le ad fines* toponyme témoin de notre entrée dans le pagus*aptésien. A partir de là, on est tourné vers le marché d’Apta Julia*, celui du samedi matin, obscure conscience de l’antique pays. Les voitures qui descendent de Bonnieux contournent désormais le Pont Julien. Construction d’avant-garde pour son temps. A l’heure du Viaduc de Millau, la chose vous fait rire. Et pourtant…qu’en sera-t-il dans 2000 ans de nos fiertés technologiques ?  Car pendant deux mille ans, les paysans qui descendaient du Luberon, à pied, en jardinière ou avec le tube* chargé de «mussy* » franchirent là le Calavon.

         Rassurez vous, nous n’irons pas jusqu’à Mediolanum. Mais où donc arrêter notre caminada* ? Au milieu des roques du prieuré de Carluc, l’un de ces innombrables sanctuaires qui dès le V ème siècle ponctuèrent les rebords de la grand voie des migrations, bien au delà de la chute de l’empire ? Au gué de Réculon ? Les dalles sont cachées sous les hautes herbes et la  trace des roues est bien difficile à retrouver. Sur ces routes rectilignes, souvent limites de communes qui filent au levant de Forcalquier ? Ou peut être aux pieds de la colline d’Alaunium*. A chaque fois que je m’égare près de ND des Anges, quelque chose de tellurique me saisit. Là aussi il n’y a plus rien de l’antique mansiones*. Quelques pierres de réemploi dans la muraille de la chapelle. Mais sous les chênes séculaires, dans le vallonnement paisible de cette campagne, les milliers de marcheurs qui se croisaient à l’étape on laissé une indélébile et invisible marque.

         Vous me direz que la Domitia ne s’arrête pas là, qu’il y a le pont dans la descente de Lurs, les rodans* dans la pierre au sud de Sisteron et sans doute avez-vous raison. Mais après Lurs, c’est la Durance, le grand chemin des transhumances, celle des bêtes vers l’estive et celle des gavots vers les villes d’en bas. Un autre monde, une autre histoire.

 Mediolanum : Milan
Castelas : village pré-romain protégé de murailles
Volque :ancien peuple du Languedoc
Ahenobarbus : proconsul romain, fondateur légendaire de la voie Domitienne.
Novis : jeunes mariés.
Faire pache : passer un accord.
Voie aurélienne : voie romaine gagnant Fréjus, Cimiez  puis l’Italie
La mourgue : mégalithe planté entre le Grès et St Gabriel dans lequel la légende a vu la représentation d’une moniale.
Nerto : œuvre poétique de Frédéric Mistral
Barbegal : usine meunerie romaine au midi de Fontvieille.
La grand montagne : Les Alpilles et opposition à la Montagnette, la petite montagne
Ad limes : toponyme
Pagus : délimitation administrative romaine, le pays
Apta Julia : Apt
Tube : camionnette Renault chère aux paysans des années 50.
Mussy : grand panier pour le transport des fruits et des légumes.
Caminada : cheminement
Alaunium : ancien site romain aujourd’hui disparu près de ND des Anges
Mansiones : étape organisée tous les 50 km sur une voie romaine
Rodans : marque des roues des chars sur les dalles de la voie.

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