Les Carnets de Vaqui 14

RESISTER

         C’était sur le bateau entre Douvres et Calais. Le jeune flamand qui arborait un tee shirt rouge frappé de la croix gammée s’était assis, menaçant, en face d’un vieux maghrébin qui regardait la mer pour ne pas croiser le regard lourd de l’autre. C’est à ce moment là que mon père m’a tiré par le bras pour encadre le chibani, prêt à bondir. Il ne devait pourtant pas être bien plus vieux que lui. C’est je crois la seule fois où j’ai vu mon père animé de cette colère intérieure qui fait vibrer d’indignation. L’autre a dû le sentir qui s’est éloigné. L’arabe nous a souri.

         Je me suis longtemps interrogé sur cette rage sourde. Etait ce un souvenir du simec* qu’une chemise noire avait expédié au jeune déporté parce qu’il n’avait pas salué la main tendue, dans les rues de Cuneo, l’enterrement d’un dignitaire fasciste ? Mon père avait 20 ans. Cet hiver glacial de 44-45 le marquera a jamais. Et moi aussi avec les questionnements qui viennent avec l’âge. Pourquoi son copain Valentin a-t-il été fusillé dans la forêt de Turini ? Pourquoi tout le village a été déporté ? Pourquoi s’étaient ils trouvé dans l’œil du cyclone au fur a mesure que se rapetissait l’état fasciste et que derrière le convoi rapatrié vers la Suisse par la croix rouge monégasque sautaient tous les ponts. Ils étaient au Casermette lors des bombardements des usines Fiat de Turin, à Côme la nuit où Mussolini a été arrêté. « On entendait des coups de feu sur le lac » raconte son ami Jean d’Antoinette. Et pourquoi surtout le train est entré et ressorti plusieurs fois du tunnel qui les menait en Suisse ? Est-ce de ces questionnements ressassés en famille que me vient le goût de l’histoire…et la haine des extrêmes droites quelles qu’elles soient ?

         Pourtant, ce milieu « provençaliste » que professionnellement je fréquente depuis 30 ans n’est pas exempt de reproches. Non point tellement dans les faits. On n’est pas chez nous en Bretagne où la haine de la France a poussé certains jusqu’à s’engager dans la Waffen SS. Non, mais pire encore : le silence complice. Celui d’une Vendée provençale accueillante à l’Action Française du martégal Maurras et qui ouvrit ses bras au maréchal Pétain. Je n’oublie jamais le 40 millions de Pétainistes, 40 millions de Gaullistes. La tradition est à double tranchant. La suivre, c’est marcher sur le fil du rasoir. Car définie comme hors de l’histoire, elle peut devenir l’outil de l’exclusion. Les filles en costume qui dansaient à Arles pour le maréchal peuvent bien dire qu’elles ignoraient tout des camps de la mort. C’est sans doute vrai mais leur silence pourtant cautionnait l’abomination puisque le régime qu’elles décoraient, dans sa haine de « la Gueuse », était le larbin des bourreaux.

         Seule alors, la révolte était grande. Mais nous, qu’aurions nous fait à cette époque. J’appartiens à cette génération protégée par l’histoire qui ne s’est jamais trouvé devant le choix. C’est  la chanson « né en 17 » que chante Goldman. La question aujourd’hui encore me taraude. Est-ce pour cela que tout ce qui touche la résistance me passionne ?

         Déjà en 1994, la « patronne » de la radio  – et ce terme est ici totalement élogieux – m’avait expédié avec mon Nagra* enregistrer les survivants. Pendant un mois plein, j’avais sillonné le Vaucluse, de Bonnieux à Bollène et de Valréas à Gadagne pour des entrevues hors du temps quand les anciens ouvraient pour moi la boite à souvenirs, coffrets immatériels où dormaient bien des secrets. La fille de Charles Butard, le matelassier de Buis les baronnies et responsable de la sécurité lors de la libération d’Avignon m’avoua que ses parents ne lui avaient jamais raconté ce qu’ils dirent à mon micro. Mais la radio à quelque chose de si intime qu’on en oublie vite la technique pour basculer dans les images sépia d’un temps échappé. Je les revois, ces deux petits vieux, elle ridée comme une pomme, lui maître de son ancien atelier. Qui aurait dit qu’ancien coiffeur, il avait été exfiltré de Marseille pour se cacher dans des montagnes inconnues de lui et qu’il en aurait pincé pour la boulangère dont la boutique servait de boîte à lettre aux résistants.

         J’entends la voix claire de Laurent Pascal, le seul rescapé, me racontant en provençal la tragédie d’Izon sur Bruisse*. Et l’un des survivant de la tuerie de Valréas évoquant les gémissements qui s’élevait du tas de cadavres fusillés. Les drames mais aussi les facéties de ces gens jeunes et crevant la dalle dans les fermes isolées du Ventoux. Zize, restaurateur, braconnier, grand chasseur devant l’éternel mais aussi exécuteur des basses œuvres quand il fallait liquider un collabo. Marceau Saignon, ce paysan matois que l’ami Claude m’avait présenté et qui ne comprenait pas vraiment pourquoi je voulais aller de l’autre côté de l’image d’Epinal. Et ce couple merveilleux m’offrant le café dans leur petite maison derrière les cités de Montclar* et me racontant comment ils avaient noyauté toute l’administration de la préfecture. Il s’appelait je crois Joseph Cucumel. Je songe encore à cet après midi paisible sous les ombrages du Moulin Rouge à Gadagne. Jean Garcin était alors président du conseil général mais parce que nous parlions en provençal, au fil du récit de ses nombreux coups de main à la tête des groupes francs, il était redevenu le colonel Bayard, celui des coups de main et de la vie sans lendemain où il faut bien vivre au quotidien.

         Avec Gilbert Grangier, Robert Arnaud et les autres, nous avons refait le chemin de Barbarenque* – c’était pour les besoins de la télévision et ces images à jamais demeureront gravées. La aussi, la langue, notre langue était un signe de famille qui se moquait des années écoulées. Car n’en déplaise à certains souverainistes qui sous couvert d’universalisme pratiquent un nationalisme français digne de Déroulède, un langue et sa culture n’ont pas de couleur prédéfinie. Ecrire comme on a pu le lire dans certaines revues d’une pensée qui s’autoproclame libre que la langue d’oc est congénitalement réactionnaire à cause de Maurras et Daudet, c’est pareil que dire que l’allemand est une langue nazie à cause d’Hitler. C’est faire fi de Goethe comme de Clovis Hugues*, premier député socialiste et écrivain provençal. Une langue n’est ni de gauche ni de droite, elle est un outil. Certes son utilisation la marque dans un temps T. La germanisation forcée n’est pas sans rappeler l’Edit de Villers Cotteret*s. Et le Français, s’il est la langue de Voltaire l’est aussi de Drumont.

         Mais revenons à la résistance. Quel fut mon étonnement lorsque Suzanne escoffier, la nièce de celui qu’elle appelle encore « oncle Jean » me sortit une carte que Jean Moulin, alors sous-préfet de Chateaulin, écrivit au poète Saint Paul Roux et qui était rédigée…en provençal.  Le père de Jean Moulin, félibre et franc-maçon, non seulement pratiquait la langue d’oc lorsqu’il venait à St Andiol mais l’écrivait aussi. Son fils, officiellement déclaré comme agriculteur après sa révocation par Vichy n’employait pas d’autre idiome lorsqu’il se rendait au marché. Utiliser la langue du pays n’est pas contradictoire avec la défense de la liberté. Moulin en est le parfait exemple, même si à la même époque, Carcopino en faisait l’apologie auprès du maréchal. C’était à chacun de choisir son camp : les mineurs résistants de la région de Gardanne s’appelaient  les « loups rodaires* » et ceux du haut Var perpétuaient le combat des républicains de 1851.

         Dans le matin glacé, nous refaisons le chemin des Alpilles, celui qui conduit du marais des Baux, quelque part du côté de Malaga, là ou étaient tombés les trois parachutistes et le bastidon de la Lecque au dessus d’Eygalières. Les calancs* de Romanins dessinent leur silhouette triangulaire et tout en bas, la plaine s’étale jusqu’aux portes d’Avignon. Faut-il abandonner ces riches terres cisaillées de haies de cyprès aux petits enfants de ceux qui marchaient autrefois avec la milice ?  La langue que nous avons en commun avec eux est une arme puissante, elle fait appel à l’inconscient, aux images cachées de l’enfance. Ce levier formidable, nous n’avons pas le droit de leur abandonner. Moulin, lui, le savait bien.

chibani: vieux maghrébin à la tête chenue
simec : gifle, soufflet en niçois
la gueuse surnom injurieux donné à la République par les royalistes
nagra : magnétophone de haute qualité
Izon sur Bruisse : le 22 février 44, suite à une trahison,  le camps d’Izon est attaqué. Tous les résistants sont fusillés. Un seul arrive à s’échapper, Laurent Pascal de mallemort.
Montclar : quartier populaire d’Avignon essentiellement peuplé de gitans et de maghrébins
Barbarenque : le 2 aout 44, des résistants du maquis Jean robert sont pris dans une embuscade près de ce hameau. 5 résistants y laisseront la vie.
Clovis Hugues : journaliste, écrivain, félibre et révolutionnaire né à Ménerbes en 1851
Edit de Villers Cotterets : Edit royal de 1539 imposant le Français somme langue d’Etat
Loups rodaires :nom d’un groupe de résistants de la région de Gardanne, pour la plupart anciens mineurs, dirigés par Jacques Peuvergne.
Calancs : falaise en occitan

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