Les carnets de Vaqui 15

VERDON 

         Du haut du Galetas, Verdon n’est qu’une cicatrice bleue cisaillant l’épaisseur du plateau. Mes souvenirs pubertaires sont en bas, sous l’eau lisse du lac tandis que par dizaine, des embarcations, minuscules depuis mon belvédère, s’enfoncent dans la pénombre de la rivière.

En juin 68 et nous étions en stage UCPA tout près du pont d’Aiguines. C’est là que furent tournées les premières images de « Jeux interdits », la scène du bombardement mais je ne le savais pas. A la une du magazine littéraire, une jeune fille perchée sur les épaules de ses compagnons arborait un drapeau noir. La révolte était une douce brûlure et « la société » un bouc émissaire : ne pas faire comme les autres, ne pas devenir un de ces moutons qui de la peur, avaient voté pour un berger en uniforme. Construire sa vie comme une œuvre d’art. Oui, c’est ça, construire sa vie comme une œuvre d’art ! Nuitamment, nous allions jusqu’aux Salles. L’ancien village aux portes murées était fantomatique sous la lune blanche. Bientôt, l’eau submergerait les maisons désertes. Le progrès. Ça sentait le foin coupé, ça bresillait d’insectes dans les hautes herbes. Assis sur un banc parmi les ruines du vieux monde, nous en refaisions un. A 17 ans, on aime les idées, les concepts, les arguties et tout le reste n’est que décor. Pourtant…

 Je suis un lève tôt et je revois, dans l’aube claire, celui qu’on appelait « Blaireau », les deux jambes dans l’eau glacée du Verdon, descendre doucement sa main sous les racines pour caresser le ventre d’une truite. A 17 ans, on a les désirs qu’on peut. C’est donc par son orifice que la première fois j’ai pénétré dans le Verdon. Car le Verdon, c’est en bas, près de l’eau. Tout le reste n’est qu’apéritif, dessert quelquefois mais pas le plat de résistance. C’est pourtant tout autour que le travail m’a entraîné, dans ces villages qui tournent comme des électrons autour d’un central noyau. Et c’est sans doutes parce que je le connaissais au sens quasi biblique du terme que ‘y suis si souvent retourné dans les années 70.

On parlait alors de violer la rivière. Un barrage à la clue de Chasteuil était en prévision. Nous, les quelques uns qui étions autour du journal « La Bugada *», nous avions l’impression que l’avenir du pays pesait sur nos épaules. Notre devoir était d’empêcher cette catastrophe. C’est comme cela que j’ai découvert Lapalud. Son maire, un vieux rouge, le père Corotti. Et puis surtout Georges Gibelin. Un été durant, nous avons tenu un stand dans le village pour faire signer des pétitions à des touristes passant qui n’en avaient rien à foutre. Ça laissait le temps de naviguer ces hautes terres. L’ancien résistant était mon guide. C’est lui qui m’a conduit la première fois à Chateauneuf, me recontant comment il avait vu son dernier habitant, un vieux garçon qui vivait avec sa mère, arriver a Lapalud après la mort de celle-ci, la vieille horloge sur son dos qui autrefois rythmait la vie, cette vie en allée de ce village sans eau. Lui encore qui, sur l’ancienne piste romaine qui descend vers Ségriès, avait raconté Boniface de Castellane, le seigneur troubadour, guettant en bas vers le plateau l’armée étrangère qui allait détruire notre civilisation. Georges Gibelin, fraternel, si humain. Comment ne pas aimer ce pays ?

Un autre homme m’en a donné les clefs. Alain Archiloque, devenu par la suite maire de Moustiers, et dont je n’ai jamais su s’il était un prof de fac devenu berger ou un berger devenu prof de fac. Alain, il faut le voir avec les autres pastres quand les troupeaux descendent de l’estive dans les premières roussures de l’automne. Depuis les montagnes d’Allos et pour aller vers la Durance, il faut franchir les gorges au milieu des bagnoles tonitruantes des derniers touristes. Car ils sont encore quelques uns à faire encore la transhumance à pied. Et il faut entendre, le soir, quand les bêtes sont dans leur parc rapidement monté et qu’on partage un dernier croustet, l’Ami Alain raconter la légende de Saint Maurin, la gravure préhistorique de Ségries ou son dernier voyage au pays dogon. D‘ici ou d’ailleurs, c’est le même chant du monde. Celui des griots provençaux, des troubadours d’Afrique ou de la voisine Alexandra David Neel qui s’arrêta à Digne.

Moustiers sous son étoile dans les nuits de septembre quand tout un peuple clandestin grimpe à Beauvezer, cette chapelle au bord du ciel, au son de la Diane pour un étrange pèlerinage. Celui des enfants morts que des sorciers en étole raniment quelques secondes à la vie juste le temps de les baptiser. Terre mère, vierge bleue, la crédulité n’a pas de pays. A moins que le sacré n’effleure sous la croûte d’un commerce de pacotille. Tout à l’heure, les boutiques lèveront leur rideau et dans babel retrouvé, les langues négocieront, ignorantes du rite qui s’est pratiqué à pointe d’aube. C’est dans un restaurant de Moustiers que nous avions fêté les 50 ans de mon père. Nous avions achet une magnifique soupière qui trône encore dans la salle à manger familiale. Un investissement. Une de ces choses qu’on garde dans les familles provençales. Aujourd’hui, le savant tour de main des vrais faïenciers s’efface lentement. A l’heure du tout à jeter, des familles recomposées, de la mobilité de l’emploi et des maisons dont on change comme d’habit, qui donc achète encore de la vraie faïence de Moustiers ? Certes, il y a un musée et quelques vrais amateurs, la plupart étrangers. Mais la masse qui remonte dans les rues du village, tout comme aux Baux, ici n’achète que des ersatz, avec sérigraphie repassée au four pour donner la patine. Illusioni !

J’ai quitté Moustiers par l’ancien chemin de Vincel. Non point la voie romaine qui monte sagement depuis Riez le plateau mais par ce chemin escarpé qui s’accroche à la falaise d’où se jettent les parapentistes au dessus de l’étoile. C‘est par là que venaient à l’école publique les gamins des hauts quartiers avant qu’on ne retrace la route. Georges Lion était de ceux là « …et les soirs d’automne, quand la nuit tombe vite et que le nuage est bas, on n’était pas rassuré. A 8 ou 9 ans, on remontait à pieds » Qui sait ce qui se cache au creux des blancs rochers ?  Par Vénascle et le Montdenier, en marchant bien, on rejoint Chateauneuf.

C’est l’ami André Abbe qui le premier m’en a parlé. La D17, la seule départementale pas vraiment goudronnée, la diagonale de la désertification. Partie de Rougon, elle passe par Majastres, deux  habitants en 2009…ils étaient 250 vers 1850. La beauté de la montagne vous coupe le souffle. Tout en bas, l’immensité du plateau avec ses carrés bleu lavande et le jaune du blé dur qu’on fête à Valensole chaque début d’été. On y a tellement défriché. Là  haut, l’observatoire du Chiran* au plus près des étoiles.

Est-ce à cause de cette proximité que les basses Alpes (c’était le nom du département avant l’arrivée des « communicants ») sont la zone qui accueille le plus grand nombre de sectes ? A  moins que cela ne vienne de ces déserts humains où pour une bouchée de pain, on pouvait, il y a encore dix ans, prendre possession d’un village abandonné ? Terre d’accueil des jobastres ou périmètre du mystère ? On a dynamité les tours du Mandarom* et c’est sans doute une bonne chose mais à Valensole, on parle encore de Maurice Masse et de son étrange rencontre le 1er juillet 1965…et que dire de la grotte du templier près de Chateauneuf où un ancien commandeur de Saint Christophe aurait terminé sa vie en odeur de sainteté ?

Sous l’été meurtrier, les camping-cars se juxtaposent sur les rives de Sainte Croix. L’entrée du canyon au pont du Galetas est un boulevard nautique que trouble les cris des plongeurs qui sautent des rochers. C’est la foire estivale, l’illusion tarifée. L’ancien village des Salles peut dormir sous le miroir de l’eau. Il n’y a plus de tourneurs sur bois à Aiguines et le canon voisin tonne sur le Plan de Canjuers.

 La Bugada: journal occitaniste militant et paysan des années 70
Manjar un croustet :manger un morceau
Chiran : montagne de 1900m dominant le plateau de Valensole au sommet de laquelle a été installé en 1974 un observatoire astronomique.

 

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