Les Carnets de Vaqui 13

LE PORTAIL DE ST GILLES

 

         Tout l’ennui de ces après-midi vides, quand les rues sont désertes et que seuls aux terrasses, quelques vieux chibani* regardent les voitures qui filent. Quelques touristes égarés, appareil photo en bandoulière, grimpent en direction de l’abbatiale en cherchant le côté ombragé de la rue. Qui donc se souvient que St Gilles fut au moyen-âge l’une des plus grandes villes d’Occitanie, au même titre que Toulouse à qui elle donna ses comtes ou que le Puy en Velais à l’autre bout de la voie régordane. Mais la géographie est sans pitié quand les charrois changent de route. Et l’ensablement des graus et des étangs prive St Gilles de son débouché sur la mer. Car la cité fut d’abord un port grouillant, un lieu de l’échange où les naves venues d’orient déchargeaient les épices tandis que sur les quais, les convois s’apprêtaient à lever l’ancre vers le levant. C’est donc ici que Raimond IV embarqua ses mille hommes pour la première croisade. Ici que s’établirent Hospitaliers et Templiers hors les murs, dans leur clos, assurant la logistique occidentale des chevaliers d’orient. Ici que se disputaient les négociants dAmalfi ou de la république de Gênes tandis que devant le triple portail de l’abbatiale, les changeurs juifs – on en compte une centaine – assuraient les liquidités. Dans les sept paroisses de la cité, on ne songeait qu’au négoce : celui du sel remontant des étangs, celui du vin des coteaux, celui du bois arrivant par flottaison au bout d’un interminable voyage par la Durance, le Rhône puis la roubine de St Gilles.

         Ouvert sur la mer et le cul à la terre comme Marseille, Barcelone ou Gênes ? Pas même ! Car par la porte du macel arrivent par milliers les pèlerins harassés dont le pas s’arrête, stupéfaits quand s’ouvre devant eux le livre de pierres du portail de l’abbatiale. L’aigle de Jean guette au coin d’une porte. Le lion est tapis qui soutient les colonnes. Le roi Wemba perce le cerf de sa flèche assassine. Le regard ne sait plus où donner tant ces faces de pierre semblent vous contempler. Mais déjà la foule pousse vers l’église basse. Dans la pénombre des chandelles, des corps allongés de tant de route et des yeux blancs qui guettent la grande dalle romaine sous laquelle dort le saint. Aegidius, lui qui guérit les scrofuleux et fait tomber les fièvres. On entend toutes les langues qui se mêlent dans un brouhaha confus. Ceux des montagnes qui suivent la régordane depuis les hautes terres et ceux des marais plats lorsque le ciel prend toute la place, ceux qui arrivent et ceux qui s’en vont par le chemin d’Arles vers la lointaine Compostelle. Tous pourtant porteront au cou la médaille frappée du saint et de la biche. Mais silence, voilà que les chanoines descendent par l’escalier qu’ils se sont fait construire pour ne pas avoir à se frayer un chemin au milieu de la foule, cette foule crédule qui sent la pisse et la sueur. Il faut dire que l’abbé est un véritable seigneur, portant mitre et gants, jaloux de ses prérogatives et perpétuellement en conflit avec le Comte et les bourgeois du consolat*. Et même avec l’évêque de Nîmes quand celui-ci veut empiéter sur ses droits. Mais le pape est toujours là pour défendre l’abbaye.

         Rien d’étonnant à ce que le légat Pierre de Castelnau, l’envoyé de sa sainteté,  ait convoqué le Comte en l’abbaye. Trop de conflits au fil des ans ont aiguisé chez l’abbé le désir de vengeance et l’aubaine est toute trouvée de ces bons hommes* qui parcourent le pays pour propager l’hérésie. A qui donc appartiennent les habitants de ce pays ? Au Comte ou à l’église ? L’entrevue est orageuse. Des mots sont lâchés sous les voûtes dont certains garderont le souvenir. Le lendemain, quand la nouvelle se propage que le légat a été occis sur les rives du Rhône par un homme lige du Comte, l’abbé se frotte les mains. Des albigeois, lui n’en a que soudre. Il tolère bien les changeurs juifs dans la cité puisque ce qui compte, c’est de pouvoir les tondre ! Non, ce qui le fait jubiler en son fort intérieur, c’est que l’offense à l’église va mettre le Comte en difficulté. Il ne croit pas si bien dire…

         Bientôt c’est la Croisade, non point contre les barbaresques mais ici, dans cette terre qui a vu la première le christianisme aborder l’occident. Déjà, les barons sont à Aubenas. Ils marchent vers le sud. Dans un ultime effort sur son amour propre, parce que son pays compte bien plus que lui, Raimond VI fait amende honorable et le voilà là, devant le parvis, dévêtu et plus humble que les humbles  s’agenouillant devant le légat Milon. Le Comte prend la croix tandis que sur ses épaules nues s’abattent les verges de l’humiliation. Quelle force intérieure faut il pour s’avancer ainsi jusqu’à l’église basse. En terre d’oc, là où le pretz et le paratge ont force de loi, on ne peut qu’admirer. Les barons, ceux pour qui le mot ameur ne désigne que le rut, on s’esclaffe en enlevant du bout du poignard les morceaux de viande restés coincés entre les dents. Pourtant ce jour de juin 1209, devant le porche de St Gilles, c’était une civilisation qui était en jeu. Je n’aime pas l’histoire de notre défaite et continue à cracher, chaque fois que je passe devant, sur le tombeau de Pierre de Castelnau.

         Notre histoire, désormais, est une histoire clandestine. Effacée par le Français impérial, elle est à l’image de notre langue. Que l’on saisisse un mot et c’est le signe de famille. Soudain libérée, elle s’épanche à n’en plus fini en d’improbables conversations. On s’est reconnu ! Il en va de même de l’histoire. Saisissons un bout de fil et pour peu que l’on tire un peu, c’est la trame entière que l’on devine. Histoire de réprouvés, de proscrit, histoire qui s’inscrit dans les prisons et les massacres, chassée des livres officiels. Extraordinaire tour de passe passe qui nous parle de Saint Louis sous son chêne ou de Jeanne d’Arc. Qui donc ose raconter qu’en 732, les milices de nos villes n’étaient pas avec Charles Martel mais du côté de la culture et du savoir, du côté de la Méditerranée heureuse. Quant à St Louis, en démantelant Maguelonne pour bâtir la forteresse des marais au fond de la baie d’Aigues Mortes, il signa la fin du port de St Gilles.

         Est-ce de là que je tire mon goût pour les choses cachées, celles qui oeuvrent discrètement loin des lumières fausses et des caméras. Pourtant rétorquerez vous, ce sont ces mêmes caméras qui toute ta vie t’ont fait manger. Certes mais leur regard ciblé n’a jamais aimé les paillettes. Tout au contraire. Montrer le vrai pays, celui qu’ignorent nos mémoires hémiplégiques.  Que je m’avance vers le portail de St Gilles et je devine, derrière le soleil droit, tous ces hommes et ces femmes qui, sans le savoir, ont fait ce que je suis, ce que nous sommes. Leurs peines sont les miennes. Leurs espoirs vivent en moi. C’est leur regard qui compte, ce regard que je sens dans mes esquines et vient de loin dans le passé. Un souffle qui me pousse vers demain, exigeant car il attend que je rajoute un maillon à la chaîne.

         Devant la vis de St Gilles, je pense à cette chaîne qu’à minuit formèrent devant moi des centaines de compagnons, toutes sociétés réunies, dans le Parc des expositions d’Avignon. Ils célébraient ce soir là l’anniversaire d’Agricol Perdiguier, Avignonnais la vertu. Par quel miracle ont-ils laissé la caméra de Vaqui saisir l’instant, quand des centaines de voix n’en forment qu’une pour reprendre en cœur le refrain d’une vieille chanson composée il y a si longtemps par un enfant de Morières. La vis de St Gilles nous montre son chemin de pierre car le temps n’est pas cyclique, il est une spirale qui lentement s’élève vers les sommets. C’est sans doute pour cela que sur leur tour de France, aujourd’hui encore, les Compagnons viennent jusqu’à cet escalier stéréotomique.

         Sous le soleil immobile, je m’avance jusqu’à la maison romane. De jeunes arabes attablés me dévisagent tandis que je traverse la place. L’air est épais. Je songe à un passage de l’étranger. Car étranger je suis enfermé dans l’épaisseur de temps de ma propre histoire. Il me faut bien pourtant revenir aici e ara*. Habitués aux regards pleins de haine, eux aussi ont développé cette méchanceté ordinaire des communautés qui se regardent en chien de fusil. Ici, l’intolérance fait le plein de voix. Comment donc leur dire à tous qu’en ces lieux, Ness el kitab, les gens du livre, condamnés à vivre ensemble tant est petite la Méditerranée, avaient un temps partagé une idée nouvelle, celle de la citoyenneté. J’allais parler de la pensée de Midi chère à Camus. J’oubliais ce que racontait Simone Weil : la société de Cortesia fut le berceau de l’humanisme.

 chibani: vieux maghrébin à la tête chenue
macel: boucherie
consolat ou consulat: ensemble des consuls élus par les bourgeois de la cité pour diriger la commune
bons hommes et bonnes femmes: prédicateurs cathares
aici e ara: ici et maintenant. Nom d’une revue occitane des années 70 à l’idéologie confuse.
Ness el kitab:juifs, chrétiens, musulmans, en arabe, les gens du livre.
Cortesia : courtoisie

 

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