Les Carnets de Vaqui 7

SAINTE BAUME

         C’est une froide journée d’hiver. Nous grimpons parmi les agarrus* que le mistral cisaille. Des murs ici où là laissent deviner le village mort. Vieux Nans. Rempart éboulé, traces de rues, bourguet, moulin à huile. La vie a foutu le camp plus bas au creux du vallon. Les anciens marais dûment drainés, le nouveau village s’est construit que cerne désormais la marée pavillonnaire. Ceux qu’on appelle les marseillais parce qu’ils travaillent à la ville remontent chaque soir jusqu’aux pieds de la montagne Sainte Baume. Car elle est là, forteresse que dorent les ultimes rayons obliques qui s’accrochent au Saint Pilon. André est intarissable. « Cette avenue de la Mecque dit il, c’est celle des compagnons. Et là, au carrefour, elle rencontre le chemin des rois ». Et de nous montrer la maison où dormit la dernière des visiteuses royales, la reine d’Espagne.
        Revenir à Sainte Baume comme tant de fois au long de la vie, comme si ce lieu était une borne, un de ces points immuables autour desquels s’accrochent nos existences éclatées. Images de nos mémoires confuses. Les nôtres et celles qu’on nous a racontées au point qu’elles nous appartiennent. Philippe Devoucoux, le dominicain qui un temps gardait la grotte et qui nous avait montré l’image de Maître Jacques dans le couloir de sa maison. Le carrossier de Gémenos qui conservait les tampons pour marquer les couleurs de ceux qui terminaient ici leur tour de France. Et puis ce menuisier du Tholonet qui m’avait parlé du voyage « du visible à l’invisible », celui que les compagnons accomplissent depuis le relais de Sainte Baume, aux pieds de St Pons jusqu’au sommet de la montagne sacrée. Au-delà de la confidence au journaliste, j’ai marqué dans les tablettes de ma mémoire chacun de leurs mots.
        Est-ce parce que je ne suis pas croyant que c’est d’abord les gens de métier qui m’ont intéressé ? Plus que cette Madeleine aux longs cheveux dont on entendait les cris de jouissance donnés par l’éternel. Qu’y a-t-il d’éternel sinon ces rochers solennels et ces falaises sombres ? Dans l’épais fourré, on m’a conduit jusqu’à la grotte des œufs.  Déesse mère. Au fond du bois sacré, les marseillais vénéraient Artémis. Je songe a la statue noire et dorée aux seins multipliés vue au musée de Naples et qui ne cesse de me hanter. Archétype enfoui au fond de mes cellules. Madeleine aussi fascine tant de gens. Des hommes surtout. Elle est la putain sacrée. Celle qui sait entende le « Noli me tangere* ».
     C’était un de ces soirs d’automne où le nuage bas vient frapper contre la montagne. On entendait les feuilles de chêne frapper le sol dur. Comme je devais dormir à la grotte, avec son gardien nous descendions au bas de l’interminable escalier fermer à clé la porte du sanctuaire. « Même si tu n’es pas croyant, tant de gens sont venus ici exprimer leurs prières et accrocher leurs espoirs que cela transpire des pierres, disait le gardien et ça même toi tu peux le ressentir ». C’est qu’il n’avait pas tord, le bougre, même s’il confondait la spiritualité et la religion. Encore que, religare latin, c’est relier et les pierres qui nous dominaient se foutaient bien du temps qui fuit, nous reliant d’une invisible façon à tous ceux qui sont venu ici dépourvus d’imbécile curiosité.
        Un autre épisode revient à ma mémoire : Cet été là, pour les besoins des Estivales, je véhiculais Louis Nucera, l’écrivain, l’intarissable raconteur d’histoires. Quand nous avions débouché sur l’esplanade de la grotte, lui qui n’avait cessé tout au long de la montée d’évoquer des anecdotes, il s’était tu, comme irradié par je ne sais quelle onde venue du cœur des pierres. Bien plus tard, en arrivant à l’ermitage, il m’avait juste murmuré «  c’était fort ». Mais qu’est-ce qui est fort dans cette Sainte Baume et qu’on ne saurait dire.
         Païen, comme tant d’autres, avec ma compagne, nous avons près des trois chênes, érigé notre castelet de trois pierres superposées. Nous désirions un enfant. Ça a marché puisque le destin nous l’a amené. Autrefois, lors des pèlerinages, combien de femmes en mal de progéniture ont accompli le rite ? Sauf que les garçons des villages voisins savaient que dans l’obscurité des buissons, à l’heure close de la nuit, sans doute trouveraient ils la bonne fortune qui neuf mois plus tard feraient gonfler le ventre des femmes et naître les enfants du Saint Esprit. Quant aux gémissements du plaisir, pour sûr que l’on faisait semblant de croire, dans les nuits de juillet, que c’étaient ceux de Marie Madeleine.
         C’est à Sainte Baume, un soir de fête occitane, que j’ai vu pour la dernière fois mon premier vrai amour. Je devais partir dans les jours qui suivaient pour travailler au Maroc. Je portais ce jour là un de ces chapeaux de paysans qui faisait dire à ma mère que je ressemblais à ce grand père paternel que j’ai à peine connu. Tous deux savions que notre histoire, irrémédiablement, se terminait là, aux pieds de la forêt sacrée, dans cet endroit où on communique vers les ailleurs. Pour y rester, il faut être fort. Plusieurs dont je tairai les noms, s’installant au Plan d’Aups, y ont vu leur famille éclater. Le Corbusier lui-même vit s’écrouler son projet de « cité de la contemplation » dont ne subsiste, au carrefour de la route de Nans, que l’ancien garage de chantier du géomètre Troin.
   Dans ces ubacs tapissés de chênes blancs, ultimes vestiges de la forêt primordiale qui couvrait le pays, les hommes exploitaient la glace. Cette mode fut importée d’Italie et les capitaines des galères offraient ce rafraîchissement raffiné aux belles dames invitées sur leurs navires pendant que la chourme* des malheureux tiraient sur la rame sous un implacable soleil. Pour la produire pas trop loin, il n’y avait que Sainte Baume où au cœur de l’hiver, on l’entassait dans de vastes bâtiments que l’on peut encore voir sur la route de Mazaugues. Au moment des chaleurs, même s’il en fondait la moitié avant d’atteindre Marseille, ses pains extraits au pic valaient une fortune. Combien de récits de western, d’attaques dans les gorges de Roquevaire ? Nos modernes réfrigérateurs ignorent combien ils seraient « miraclants*» pour les hommes de ce temps.
   Retour dans les ruines du vieux Nans. Ce matin, un froid immobile figeait la  campagne. Moins six au thermomètre. Sous le sol gelé de blancade*, dans le secret des chênes, la noire mélanosporum croissait en silence. Dans le bleu de l’hiver, nous avons grimpé vers le village endormi. Là haut sur le rempart, trois anciens nous guettaient et dans leurs mots, le temps n’avait plus de prise. Ici ils jouaient enfants. Qu’avaient ils fait adolescents, dans les ruines du château. Ils en riaient encore, complices et coquins, pour des souvenirs qui appartiennent à eux seuls. Rien n’a changé et tout est différent. Pendant la guerre, 350 habitants et une mer de socas dont ils tiraient une mauvaise piquette. Aujourd’hui, en lieu et place des vignes, la marée pavillonnaire et les 5000 habitants d’un coquet dortoir sous les pins. « Aujourd’hui, avec tous ces marseillais, on connaît plus grand monde ». Jusqu’à quand reste t on marseillais ? Devant nous, le paysage se déploie jusqu’aux hauteurs qui dominent Verdon, là haut vers le Chiran. Les anciens lisent le paysage.
« Vè, lei tetons dau Becilhon
–         et le Volcan de Rougiers
–         aqui l’Auripa e Venturi… »
  
Puis, se retournant vers leur montagne, celle à laquelle depuis toujours ils sont adossés, celle qui structure leur espace, de me parler de cette vallée close, ce ravin caché au bout de Sainte Baume et qu’ils appellent « Le Paradis ». Et pour de vrai, il est là haut, le vert pâturage où le grand sorcier accueille les âmes errantes des vieux de Nans.

 Agarrus : chêne kermes
« Noli me tangere » Ne me touche pas. phrase adressée à Marie Madeleine par le Christ après sa « résurection »
chourme : mot souvent employé aujourd’hui à contre sens. La chourme, c’est la chiourme, l’équipe de forçats d’une galère ou d’un bagne.
miraclant : néologisme provençal employé par Mistral à propos de l’église des Saintes. Faiseur de miracles.
Blancade : ailleurs roada, plouvina = gelée blanche
Socas : souches, vigne

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