Les Carnets de Vaqui 9

DE CERTAINES VALLEES

      Est-ce encore la Provence ? Linguistiquement, c’est indéniable. L’étranger ? Moins que Paris et pourtant, c’est l’Italie. A chaque fois que je sors du vieux tunnel de Tende, j’ai cet étrange sentiment d’une histoire manquée, d’un bout de territoire que le hasard a rejeté. Les paysans de ces 14 vallées qui vont du Mont Cornio au Montgenèvre ne préféraient ils pas se marier avec des filles de l’autre versant des Alpes plutôt qu’avec celles de la plaine piémontaise ? Même langue, même culture et tout ce qu’ils mettent aujourd’hui lorsqu’ils parlent d’ « Occitania granda ». Un terme qui n’a rien d’hégémonique ou de nationaliste mais trahit simplement une sorte de nostalgie qui les définit eux comme une « petite occitanie » face à l’exclusion raciste de ceux qui revendiquent une illusoire Padanie.

         Que l’on descende la Val Vermenanha et tout pourtant est déjà différent. L’hiver, c’est le pays de l’immobilité blanche. La neige dresse ses murs de chaque côté de la route tandis que du côté de Tende, c’était un froid sec et bleu. L’été, on quitte la Méditerranée pour retrouver la chaleur moite de la plaine. Combien de fois me suis-je trouvé près des forts de l’ancien col pour découvrir à mes pieds une mer de nuages dont émergeait au nord la pyramide du Mont Viso. Les hasards de la vie ont fait de moi un être multiple, façonné par le vent de la Crau – c’est le côté maternel – mais aussi par la rudesse de ces montagnes d’où arrivait mon père. Je songe aux deux diplômes de la vieille maison familiale : Le décret de Vittorio Emmanuelle nommant Esteve Belmon « sindaco di Molinetto » et quelques années après, le Senatus Consulte de Napoléon III désignant le même, devenu Etienne Belmon maire du village. C’était autour de 1860. Que je retrouve les vallées et c’est le parler de mon père qui reprend le dessus.

Vous parlez de frontière. Quelle frontière ? Ceux de Val Po sont venus travailler vers Salon de Crau. Ceux de Val Varaita vers St Rémy. En d’autres temps, j’ai raconté l’histoire de la première maîtresse de Frédéric Mistral. Elle était domestique au mas du juge, s’appelait Madeleine Juvénal et venait de Sampeyre. Le grand père de mon amie Lili du Villar Pellice était né à Plan d’Orgon Une autre histoire, celle de Mme Ughetto.

Un grand mistral soufflait sous les platanes de la cour de l’école de Ville sur Auzon et la vieille dame dévidait le cours d’une vie comme s’il était ordinaire. Le jour même de son mariage là haut en Val Cluzon, elle avait fait ses paquets pour partir à pied avec son homme vers la France. Et à pas vingt ans, elle s’était retrouvée dans une cabane de bouscatier perdue dans les solitudes de Lure. Qui écrira un jour la sagà de ceux qu’on appelait les Piémontais et qui descendaient par la Durance se louer dans la riche Provence.

         Combien sont ils, établis en Provence depuis trois, voire quatre générations, à faire régulièrement le chemin à l’envers, petits enfants de mineurs de Gardanne, de laitiers de l’Huveaune ou de paysans de Rousset à refaire régulièrement le chemin vers les roa, les hameaux cachés sous la neige ou noyés dans la verdure, vieilles maisons aux toits de lauze et aux murs si épais qu’il faut plusieurs jours pour les chauffer. Le temps de le faire qu’il faut déjà partir. Tous pourtant continuent à obéir à de vieux rendez vous. La Baia de Sampeyre fait partie de ceux là.

         Chaque cinq ans, la Baia est une balise pour mesurer le temps. Me voilà déjà à ma quatrième. Mon fils n’était pas avec nous à ma première venue et le voilà déjà un homme. Relativité du temps qui fuit. Jan Peire de Bosquier qui en est à sa neuvième évoquait cet ancien de Chucheis qui en est à sa treizième. Et cet « alun » de Roure qui, vivant à Nice, a pris un mois de congé plus un mois sans solde pour venir assumer ses fonctions dans le village de ces ancêtres. Pour le reste, peut on définir la Baia ? Ces chapeaux enrubanés des housards, ces habits hors du temps que portaient déjà, pour la même fête, les devanciers de la famille, ces visages noircis, ces danseurs au chapeau rond, la musique endiablée des correntas. Certes, le jeudi de la fête, on juge les trésoriers. Mais rien à voir avec le procès de Caramentran. Certes, seuls les hommes sont habilités à participer au passa-carriera. Mais aucun sectarisme lorsque tout le monde se met à danser sur la grand place. Souvenir médiéval des milices qui chassèrent les sarrasins ?  Peut être mais nul refus de l’autre vêtu d’habits orientaux. Le rituel est compliqué. Les 4 baias convergent vers le centre. En se croisant, vont-elles s’affronter ? D’épais billots de bois barrent la chaussée. Mais non. Les haches entrent en action, la voie est dégagée. On se salue. Il y a de l’émotion . Non ce n’est pas un jeu. Quelque chose de grave est en train de se jouer. Les officiers se sont réunis en conciliabule. Le vin chaud circule dans les rangs arrêtés sur la route cernée de neige. Il fait froid. Il neige sur les sommets mais un rayon oblique traverse le nuage quand on se met à nouveau en marche. Photographes, caméramen veulent fixer l’image mais que peuvent elles dire, prisonnières de leurs deux dimensions ? Les curieux sont maintenus derrière le défilé. Des voitures klaxonnent qui veulent trop vite atteindre les pistes. Aujourd’hui, elles n’ont aucune priorité. Ce qui se passe est hors du temps. Une cérémonie : c’est ce qu’affirme Bosquier : « Nous faisons la Baia pour nous. Quand vos allez à la messe, vous ne vous agitez pas avec votre appareil photo devant l’officiant ? Et bien ici, c’est pareil » A quoi avons-nous assisté, témoins profanes d’un rituel antique. Mieux comprendre, mieux saisir. Dans cinq ans, il me faudra revenir.

         En revenant vers la vaste salle à manger du Monte Nebin – pensez que dans la familles qui tient l’hôtel, ils étaient quatorze à s’habiller – je croise des amis oubliés. «  Au moins, quand on vient à la Baia, on sait qu’il y a des chances de te rencontrer ». Ma vie aurait pu, à un moment, se dérouler dans ces montagnes mais d’invisibles aiguillages m’en ont éloigné. Reviennent les images des soirées près du grand feu sous le pont de Beubi. Le train du petit matin emmenant ces ouvriers de la Fiat vers leur usine turinoise tandis qu’a Porta Nova, je montais dans le train de Nice. Et puis ces chansons qu vous prennent au cœur, en occitan, en piémontais, quelquefois en français pour les chansons vaudoises. J’aurais pu vivre là bas. D’autres l’ont fait mais la vie en a voulu autrement.

         J’avais pourtant, en ces temps lointain, retrouvé sans le vouloir les chemins d’autrefois. Les 407 km qui conduisaient dès le XVème siècle, les barbas vaudois du Luberon à la Genève des Alpes de Torre Pellice. Quand les Foyers Ruraux de Vaucluse accomplirent à pied le voyage par les sentiers du col de la Croix, la caméra de Vaqui les attendaient au Prat pour un clin d’œil de l’histoire. Ensemble nous grimpâmes à Prat del Torn à l’école des barbas, croyant renouer les anciens liens qui unissaient le Luberon à ces hautes terres dont les populations étaient descendues jusqu’en Provence. Mais ces retrouvailles furent éphémères comme les retrouvailles païennes qui me poussaient alors. Juste un peu d’amertume au coin des lèvres et le sentiment si fort des aventures manquées.

 Barba :prédicateur vaudois
Beubi :Bobbio Pellice
Bouscatier : bûcheron produisant du charbon de bois
Baia :fête qui se déroule tous les 5 ans à Sampeyre en val Varaita
Correnta : danse des vallées
Passa-carriera : défilé
Porta nova :gare de Turin
Roa : hameau
Roure, Chucheis : hameaux de Sampeyre qui ont une baia, un défilé

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