Les Carnets de Vaqui 8

LE VAR DE LA REPUBLIQUE

         C’est la Provence des collines, des bois de chênes blanchis par la blancada, des villages en rond cernés par les platanes du cours, la Provence des cercles et de la République. République ? Encore un de ces mots mis à toutes les sauces. Me revient pourtant à la fin d’une émission, ce vieux à casquette qui m’avait attrapé le bras au coin du comptoir sous le regard sans paupière de Marianne dont le buste trônait au dessus des bouteilles:

« Tu vois, petit, moi je suis un républicain mais un républicain comme avant »

         Au dessus de l’entrée de l’église de Barjols, on peut lire à moitié effacée la trilogie républicaine, celle qui parle de liberté, d’égalité et de fraternité. J’allais dire de fraternité « comme avant ». Celle des chambrette et des sociétés secrètes, du fusil pendu au dessus de la cheminée comme marque de ce droit de chasse arraché au seigneur pendant la grande révolution, et que ces paysans têtus avaient décroché un jour d’hiver de 1851 pour aller défendre celle qu’ils appelaient « la bona » ou encore « la santa », cette république des partageux que Napoléon le petit entendaient leur voler. Sur la grand place des ébats folkloriques et du sautillement païen de la Saint Marcel, je ne manque jamais d’aller saluer la statue de Martin Bidouré, l’homme qu’il fallut fusiller deux fois :

Ferdinand Martin de son nom civil était cordier de chanvre à Barjols. Il avait 26 ans et ce dix décembre 1851, il portait un message aux insurgés quand du côté de Tourtour, la troupe l’arrête. Blessé de plusieurs décharges de pistolet à la tête, elle le laisse pour mort. Mais le jeune homme se traîne jusqu’à une ferme voisine puis est conduit jusqu’à l’hôpital d’Aups. Mais les républicains se sont fait chapler par l’armée. Le préfet Pastoureau le fait à nouveau arrêter et fusiller. Qui disait alors que la République, il faut la tuer deux fois ? Un mythe était né que je découvris dans les années 70 au travers des chansons de Gaston Beltrame. Il ne m’a jamais quitté.

         Le Var il est vrai a changé. Plus de la moitié de ses habitants sont nés hors département. Héliotropisme, petites maisons pour la retraite, murs qu’on élève pour se protéger du regard dans d’interminables lotissements qui s’étalent extra-muros. J’étais dans les rues de Draguignan quand on transféra la préfecture à Toulon. Avec les compagnons de « La Bugada », notre journal d’alors, conscients que c’était bien un grand basculement que nous étions en train de vivre, symbolique certes mais qui traduisait la lente transformation d’une terre rebelle en colonie de peuplement. C’est elle qu’interminablement je recherche non sans une certaine nostalgie.

         Retour au cercle. La plupart du temps, Marianne a disparu et rouges et blancs se mêlent près des parties de cartes. On n’est plus admis après vote par boule blanche ou noire et même les femmes y ont accès. Je sais, il n’y a rien de glorieux dans ce machisme d’autrefois quand les femmes allaient à l’église tandis que les hommes refaisaient le monde au cercle. C’était à l’image d’une société. Mais au moins, il y avait quelque chose de noble dans les convictions et le terme politique, celui qui fait débattre autour de la vie de la cité. Aujourd’hui, les laboratoires d’idées se font rares et dans la grande fusion télévisuelle, on répépie les mêmes âneries autour des héros de la dernière série feuilletonnée. A croire qu’e qu’étaient le pretz et le paratgeon vit à Barjols ou à Aups avec le même gaubi qu’en Californie. Pourtant, il suffit quelquefois d’ouvrir les yeux pour lire le pays dans son épaisseur de temps.

Ces quelques lignes, je voudrais les dédier au citoyen « jambe de bois », c’est ainsi qu’on le dénomme dans la longue liste des martyrs de la République massacrés à Aups par les troupes du Badinguet*. C’était là, sous les platanes de la place où se dresse cette autre colonne du souvenir. Qui étais tu, « jambe de bois » ? Journalier, rafi, demi solde des anciennes guerres ? Etais du de Barjols, de Régusse, d’Artignosc ? Qu’importe, tu est cette figure sans visage, celle des humbles, des petits, des sans grades, celles de ceux qui n’ont plus rien à perdre parce qu’ils ont déjà tout perdu et qui se dressent au nom de la dignité, celle d’être simplement un homme droit. Les nôtres chanteront la gelada de décembre* tandis que là haut, sur la place des ruines du château du troubadour Blacatz ceux qui ont oublié ce qu’était le pretz* et le paratg*e, dresseront de la peur des partageux une chapelle blanche au nom implacable de « chapelle de la Délivrance ». La France doit expier. On la consacre à la vierge. Les seigneurs sont en haut, les pauvres sont en bas et le fantôme de Blacatz tant épris de « Larguessa *» s’enfuit vers les étendues désertes de Canjuers et les ruines cernées de chênes centenaires de son château de Vérignon. A scruter dans les âmes, n’y a-t-il point, aujourd’hui encore, les « rouges » et les « blancs ». Rouge et blanc, ce sont les couleurs de St Tropez.

         C’était un jour de printemps, un jour de mistral qui faisait blanchir le golfe de St Tropez. Marius, le vieux Cépoun, m’avait dit : « Aujourd’hui, on reçoit la poudre. Si tu veux parler de la bravade, ça mérite peut être quelques images ». Comment ne pas écouter celui qui symbolise, pour les vrais Tropéziens, une forme d’antique sagesse. J’étais donc là, sur le port, passant devant Sénéquier et tous ces lieux cultes des magazines poeple, yachts à l’estaque et boutiques friquées, pour me rendre à cette tour ronde et basse au départ de la jetée. Les 800 kg de poudre venaient d’être livrés et dans la vaste salle, ils étaient là à passer un par un devant Jean-Claude le secrétaire, sortant de la poche la liasse de billets, de quoi repartir avec la poudre nécessaire pour « faire péter ». Qui ça ? Mais les bravadaires.

Image du chasseur varois, court sur pattes, moustachu, veste en velours et grosses chaussures. Pourtant, je ne les avais pas vus en traversant la cité, dévoyé que j’étais en chasse de cette fausse image où l’on enferme St Tropez.  Je ne les avais pas vus mais eux, voyaient ils les paillettes et la jet-set qui s’y étale soleil venu ?  Chaque mois de mai, fusil en main, ils reprennent leur ville et vivent leur « dream time ». Car le dernier matin de la fête, en descendant de l’antique ermitage de St Anne, après saucissonade et vin rosé, dans l’explosion des tromblons qui casse les oreilles et les circonvolutions d’une farandole endiablée, pareil à eux, j’étais imperméable aux clichés sans épaisseur d’un monde de faux semblants. Les catalogues étaient froissés, dérisoires, inutiles. Mon cœur était rouge et blanc. Je m’étais enfoncé derrière les images dans un espace où le temps n’a plus de prise et qui touche au sacré.

         Orson Welles ne s’y était point trompé qui croqua la bravade de 1956 dans sa violence retenue, sa fierté sans borne aussi présente qu’une majuscule humilité. Le Var, le vrai se cache encore derrière les paillettes et les opérations de communication. Mais faut-il vraiment en parler ? Ces choses là sont si fragiles dans un monde où l’authentique est devenu une valeur marchande. Cette année, pour les Tripettes de Barjols, ça ne sautait pas trop et ceux qui étaient venus consommer la fête se devinaient de plus en plus nombreux. Il est sans doute des fêtes qu’il est inutile de médiatiser car les enfermer dans l’étrange lucarne, c’est les rendre vulnérables. Cette question n’a pas fini de m’interroger…insidieuse est la lente mise en conformité de tous les esprits rebelles. C’est en silence que les citoyens sont transformés en consommateurs. Pas de vague, de grande cause pour faire se lever l’indignation. Tout à la chut chut. Quant à ma génération, elle n’a jamais eu de choix net à faire, contrairement à celle qui m’a précédé.

         Le 1er mai 1944, les résistants se rendaient en cérémonie devant le monument de Barjols en souvenir des leurs tombés sous les balles nazies. Au bas du monument, l’inscription était sans doute prophétique qui disait dès 1906, date de son inauguration : « La résistance à Martin Bidouré »

 Blancada ou roada ou plouvina : gelée blanche
La santa, la sainte ou la bona, la bonne, la république sociale des révolutionnaires humanistes de 1848.
chaplar : hacher, briser un chaple : un massacre, une tuerie
La Bugada : journal occitaniste des années 70
répapier : répéter, rabâcher
biais ou gaubi : manière, façon de faire
Badinguet ou Napoléon Barbichette,surnom de Napoléon III
La gelada de decembre : chanson républicaine écrite par un boucher de St artin de Brôme
Blacatz : seigneur d’Aups au XIIème siècle qui écrivait en oc et accueillit à sa cour de nombreux troubadours
Pretz :
Paratge :
Larguessa : générosité, valeur morale pour les troubadours
Cépoun : gardien de la tradition, personnage désigné à vie par son prédécesseur et qui incarne la sagesse pour tous les tropéziens.
bravadaire : membre de la bravade
Dream time : croyance des aborigènes d’Australie pour qui le monde des rêves a autant de réalité que celui où nous vivons.
A la chut chut : en silence, discrètement

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