Les Carnets de Vaqui 6

AVIGNON

 

         Pétrarque n’avait fait que remonter les eaux qui viennent de Vaucluse, quittant la « sente de tous les vices» où les papes avaient établi leur campement. Solide certes, tout de pierres dressé mais campement tout de même. Car les murailles de leur palais ne feront jamais oublier que c’est par accident qu’ils se posèrent un temps sur les rives du Rhône. La raison en est sans doute technologique. La présence du pont, formidable qui ruinait les passeurs et leurs taxes mais tissait le lien qui des foires d’Italie aux marches d’Espagne, renouait les pays de l’antique Via Domitia. Et c’était là, à Avignon, que l’arc méditerranéen croise la flèche orientée du Rhône. Carrefour où les banquiers lombards avaient déjà, tout autour du rodel*, dressé leurs trébuchets. L’argent y circulait qui attira des papes en dérive ballottés par la volonté des puissants. L’assassinat de Clément V en porte témoignage, lui qui, de sa cache du Grozeau tout près de Malaucène jusqu’à la tour de Roquemaure où la camarde le rattrapa, savait qu’en nul endroit il n’y avait d’abri pour les criminels de l’histoire. Les papes donc vinrent à Avignon parce qu’elle était déjà, pour cause de pont, une place de haute finance.

         L’enveloppe de pierre est désormais vidée et le vent peut reprendre ses tours, La ville-monument n’est, lorsque le mistral d’automne prend par le travers la place de l’horloge, que la préfecture d’une lointaine province rattrapée par l’ennuie. On n’entend jamais comme a Marseille un «fier d’être Avignonnais». Les anti-héros s’appellent Jean Alesi ou Mireille Mathieu. Sur le pont amputé, les marchands revenant des foires d’Italie ne croisent plus les escaradas* de chevaux barbes droit venues d’Ibérie. Point de ciselanas* chargées de sel remontant le fleuve ou de rigue de bateaux à la décize. Restent les promène-couillons et la noria des bus déversant près de la tour des chapacans leurs contingents de Japonais. Pourtant…Dans sa lettre de Vienne, Robert Lafont le bon maître nous rappelait à tous que sous les ruines du Palais des papes, c’est une capitale potentielle de l’Europe qui sommeille.

         Mais revenons à cet italien aigri et qui n’aimait pas Avignon. Pétrarque, puisque c’est de lui dont je parle, nous a au moins laissé une invention remarquable: le coup de foudre. Car je ne peux m’empêcher d’imaginer, lorsque rue du roi René, je passe devant les restes de Sainte Claire, ce 6 avril 1327 lorsque pour la première fois, dans la lumière diaprée du printemps avignonnais, Francesco découvrit Laure. Elle s’avançait dans le contre-jour et la lumière jouait dans sa chevelure blonde tandis que son visage aux traits enfantins restait dans une demie pénombre. On ne sait pas si Laure était blonde. Peut-être mais c’est comme ça que je la vois depuis le vague souvenir de mes cellules ou bien celui que me renvoie ces pierres d’une église païenne devant la beauté féminine, celle qui vous prend à la gorge et ne vous quitte plus. Avec ou sans consommation postérieure. Pétrarque, ce fut sans mais même avec, l’image reste à jamais gravée dans nos mémoires confuses de tous les coups de foudre qu’on inventa ici. Dans le petit jardin du théâtre des halles, quand le printemps est évident, les ados du lycée voisin s’embrassent à pleine bouche et je m’étonne encore que l’ami Alain Timar continue à produire des pièces si noires quand il a, à ses portes, la montée dyonisiaque des sèves du printemps.

         Naviguer Avignon, c’est établir ce que Char appelait « voisinage » en parlant de Van Gogh. L’intra-muros est peuplé de fantômes : Sous le portail St Lazare, on devine au milieu des bagnoles, le troupeau de moutons que nous chantait Saboly «  au portau de sant Laze » et rue Velouterie, j’ai rencontré Monsieur de Richelieu s’en allant dire messe, exilé en ces terres qui n’étaient pas de France. Molière et son illustre théâtre ne vinrent pas au jeu de paume jouer en plein été. Casanova a fait étape. Tant d’autres. La psycho-géographie romantique pose Avignon sur le chemin de l’Italie. Certains frais débarqués du coche d’eau, pénètrent par la porte de la Ligne. D’autres descendent en gare et ne repartent plus tel Stuart Mill installé au bout du cimetière, à deux pas de la dalle sous laquelle repose son aimée que le hasard encore a foudroyé sur les rives du fleuve.  Mallarmé tenait salon au dessus de feu la papeterie Amblard et le dimanche, le petit prof d’anglais s’en allait avec Théodore Aubanel pique niquer sur le plateau des Angles et vers le mas de Carles, devisant sans vergogne des filles d’Avignon que la morale étroite et la société de la foi les obligeait à mater en douce. La chair est triste hélas ? Pas si sûr, mes gaillards ! Jack Kérouac à l’opposé, s’enquiquine quand la lumière crue écrase la cité. Pour sûr, il n’était pas venu ici au plein mois de juillet.

         Il faut bien, je le conçois, parler du festival. Le plus grand festival de théâtre du monde se gargarise-t-on  quand par centaines, les saltimbanques se font racketter pour la moindre courette, la plus petite salle. Oui mais, ils ont joué à Avignon! Pour les Avignonnais, le festival est une parenthèse. Source de profit pour les uns, emmerdements maximum pour ceux qui travaillent lorsque la France est en vacances. J’ai longtemps hésité et pour sûr, comme cet ancien maire, je n’échangerai pas le monde qui vient nous voir contre un festival d’opérettes! Mais sans doute traduisait il un sentiment diffus face à un phénomène qui envahit tout, déborde tout, dérange, ça c’est sûr et Avignon la provinciale n’aime pas être dérangée. Et puis tout ça débarque de Paris pour une culture coloniale, une quasi occupation loin, très loin de ce que fut, au lendemain de la guerre, la création du festival.

         Je me souviens. C’était dans la verdure ombreuse d’un jardin enclos de hauts murs, dans un de ces endroits secrets à l’ombre du palais des papes. Elisabeth Barbier, l’auteur des «gens de Mogador», m’avait reçu parce j’étais l’ami de la fille de son jardinier. Et elle qui ne voyait plus guère, contemplait les yeux mi-clos les débuts de ce festival. Le docteur Pons, Paul Puaux alors instituteur, les commerçants des halles collant les numéros sur les chaises pliantes. Non, il n’est pas né sans grincements, ce plus grand festival de théâtre du monde. Mais ce sont les petites gens qui l’ont adopté lorsque, en silence, les cheminots des rotondes remontaient religieusement vers le Palais, investissant la cour d’honneur jusqu’alors étrangère. Toujours les voisinages…Jean Vilar se régale de haricots blancs à l’auberge de France. Et même si, à l’Ecu de France, on ne mange plus au coup de fourchette et on ne dort plus à la ficelle, les saltimbanques sont de retour pendant un mois de parenthèse sous le juillet solaire.

         Il faut ici que je vous reparle du pépé Barrizon. C’est lui qui m’avait raconté cette auberge de l’Ecu de France digne d’Eugène Sue. Lui qui au fil de nos rencontres dans la fraîche cuisine protégée de la lumière par les fenêtres encabanées, me disait l’Avignon de son enfance, celui d’avant quatorze. Une autre ville se dessinait alors quand, des cafés de la Carrèterie et les Infirmières sortait chaque dimanche après midi le son de l’Internationale tandis qu’au retour de Roberty, les calèches à laquais remontaient  vers le centre. Avignon des «blouses» et des ateliers, des enfants de dix ans partant à l’aube pour l’usine à soie des bords du Rhône et ce grand oncle dont la mère se levait chaque nuit pour guetter l’heure au clocher des Augustins de peur qu’il ne perde sa place à la fabrique du pont des Deux eaux. C’est l’annonce de la guerre avec les pompiers faisant le tour de ville en sonnant la cloche tandis que camelots du roi et jeunes socialistes échangent des horions près de la place Pie. C’est Jaurès venant parler devant la formidable muraille d’Orange et cet ivrogne venant chaque nuit frapper sur une casserole sous les fenêtres de la maîtresse du maire Pourquery que le socialiste Coulondres venait de battre aux élections.

   Mais c’est aussi les joies ordinaires du petit peuple aux guinguettes de Bagatelle et revenant fourbus par le bac a traille d’un dimanche au bord de l’eau. C’est la parade du Buffalo Wild West rue de la République et ces indiens entrevus près des wagons de leur cirque dans la prairie de Champfleury. C’est la Place Pie de toutes les fortunes et qu’on montra a Chaplin lorsqu’il vint à Avignon, provoquant une telle panique que c’est à coup de matraques que les agents de ville durent le dégager. Cet Avignon que j’aime parce qu’il est fait des joies et des peines de ces gens ordinaires, quand du poulailler de l’opéra, on partait chercher un ténor de rechange pour remplacer celui à qui on avait envoyé directement sur la scène un canard en bois. Car la culture n’est pas la propriété d’une caste de cul pincés et de boutiquiers comme on voudrait trop souvent nous le faire avaler.

Mais bon, je m’échauffe tout seul et c’est bien inutile. Mais quelque part, j’ai mal à cette ville des rendez vous manqués avec l’histoire, si lasse d’être looser qu’elle se complaît dans la carte postale au point que ses propres habitants ont fini par s’identifier à ces santons qu’on vend au marché de noël. Je cherche en vain quelque Saboly pour se moquer des nouveaux chanoines de la métropole des Doms.

 Rodel : corbeille de la place du change où les changeurs avaient installé leurs échoppes.
Escaradas:
Ciselanas :bateaux à fond plat transportant le sel de Camargue jusqu’au grenier à sel Avignonnais
les rigues, convois de bateaux descendaient le Rhône
à la décize avant de faire la remonte tirées par des chevaux sur le caladat
Chapacans:attrapeurs de chiens errants
« Au portau de Sant Laze » début d’une chanson du noeliste Nicolas Saboly

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :