Les Carnets de vaqui 5

VAUCLUSE

 

         C’est donc ici que tout a commencé, au fond de cette vallée close, matrice qui s’enfonce au ventre de la montagne. Dans l’obscurité de la falaise, on devine la surface insondable, le miroir d’une eau qui marque la limite des espaces intérieurs. Des rivières souterraines courent sous le plateau, un labyrinthe qui vient quelquefois  affleurer la croûte dure de là haut. Là haut sur les hautes terres du pays d’Albion. Parfois, la roue du tracteur s’enfonce dans le vide et tout peut chavirer comme ce cheval noir d’une ancienne légende. Dessous sont les forces obscures. Elles y demeurèrent longtemps avec les missiles nucléaires pointés sur d’hypothétiques ennemis. C’était au temps d’une guerre froide.

         Là haut, il n’y a plus que la caillasse blanche, les lapiez, l’eau si rare qu’on la collecte au dégoutau. Là haut, il y a le chant des étoiles et le vent de la nuit. St Trinit est rendu aux lavandes et Martel l’insoumis, le peintre libertaire s’en peut revenir au Revest. Seuls, les scientifiques parcourent les longs couloirs à la recherche de l’absolu silence. L’eau clandestinement continue à manger le calcaire et dessiner l’itinéraire qui la conduira jusqu’au fin fond de ce trou de Vaucluse. Car ici, on n’a jamais dit Fontaine mais la falaise de Vaucluse.

         Eau miraculeuse : celle qui chante dans les sonnets de  Pétrarque, qui apaise aussi.  « Mais mon bon Monsieur, l’eau, c’était notre pétrole». Et Jean Garcin, un lourd après midi d’été sous les ombrages du «Moulin Rouge», de me rappeler que lui, le papetier, lorsqu’il voyait l’eau trop basse à la «martilière*», appelait au téléphone son ami Fernand Meffre pour savoir s’il avait fait orage à St Christol. Que son complice acquiesce et il était rassuré: les roues continueraient à tourner. C’est donc cette eau qui fit de la vallée et de tous les bras de sorgue une rue d’usines, nous en reparlerons. Revenons sur le bord du grand trou. Les curieux qui s’aventurent pour la première fois sont en général déçus. De l’eau noire au profond d’un trou. Ils ignorent, ces consommateurs d’espace, que Vaucluse est une porte vers les ailleurs de l’inconscient, les forces ignorées et les grands lacs souterrains.

         Nos anciens ne s’étaient point trompés qui en faisaient surgir le Coulobre, ce dragon menaçant qui emportait tout sur son passage. Le Coulobre à qui, victimes expiatoires, on offrait chaque année son lot de jeunes vierges jusqu’à ce que la loterie du malheur conduise à la bête l’aimée du pastre Véran. Car Véran, au commencement, n’avait rien d’un saint homme. Il était homme simplement, homme qui par la force de l’amour avait voulu arracher au dragon celle qui lui donna suffisamment de rage pour percer le flanc du monstre. S’il parvint à sauver sa belle ? Je ne  crois pas puisqu’il est devenu saint, incapable de retrouver la complice qu’il avait démesurément aimée. Cavaillon en témoigne de par sa cathédrale. Mais le plus important, c’est que, déployant ses ailes, le Coulobre blessé a quitté sa tanière et qu’après avoir remonté la Durance, il s’est lamentablement écrasé sur les crêtes qui nous séparent de l’Italie. On s’en souvient à St Véran suffisamment fort pour vivre toute l’année à une invivable altitude.

         Les légendes ne trahissent jamais la vérité d’un pays. Et si quelquefois, la source vauclusienne cataracte entre les rochers pour une chanson de l’eau vive, ce n’est que pour mieux s’étaler en d’innombrables bras en atteignant la plaine. La température de l’eau, elle, ne change point : treize, quatorze degrés été-hiver. L’été, c’est un trou de verdure et l’hiver, les sorgues fument. J’entends la voix éraillée de  Jannot la Fouine*, le dernier braconnier des sorgues. Il disait le chant profond de la rivière, les bouteilles qu’on cale au bon endroit, les courses de nèga-chin* et la pêche à la plonge, au plein cœur de l’hiver: la mère, sur la rive, activait un grand feu, la couverture prête et le pêcheur torse-poil se jetant, par un matin brumeux, dans cette eau beaucoup plus chaude que l’humidité glacée du dehors. Il fallait alors, racontait Jannot, plonger entre les racines pour saisir à la main les poissons endormis. Pêche miraculeuse mais à quel prix lorsque devant la flamme, on grelottait enveloppé dans la couverture. La vie d’avant n’avait rien de magique et «les temps d’antique bonhomie*» des nostalgistes provençaux efface trop souvent cette dureté sans concession d’une vie qu’on arrache à la rivière.

         Car aux pieds de Vaucluse, l’espace était si désespérément plat que l’eau se perdait en insondables marécages d’où émergeait ici ou là la butte de Thouzon ou celle de Velleron. La légende encore parle de l’ancien marais et de ce troubadour, Durand de Pernes à ce qu’on dit, qui venait nuitamment sur sa barque à fond plat accoster l’île de Thouzon pour retrouver sa belle qu’il rejoignait par un passage secret cocufiant jusqu’à l’épuisement le seigneur du lieu bien trop certain de l’inexpugnabilité de son castel. Encore des histoires de ma grand la bornha*: un souterrain dans un si plat pays. Jusqu’à ce que, en construisant la route qui rase le pied de Thouzon, la dynamite ne dégage l’entrée d’une grotte qui file jusqu’au ventre de la montagne.

         Marécage donc il y eut jusqu’à ce que la sueur des hommes ne draine morceau par morceau l’étendue qui vient buter sur le renflement de collines qui, de Caumont à Vedène, sépare l’Etat d’Avignon des terres du Comtat. Car la grande spécificité de notre rivière, c’est que, si on dit « La Sorgue », c’est uniquement en aval de Bédarrides. Pour le reste, les sorgues, qu’elles soient de Velleron, du Thor ou bien d’Entraigues la bien nommée, avec leurs tombants et leurs rives ombreuses, leurs prises et leurs reflets, toutes ont été dessinées à main d’homme. Qui dira quelque jour le formidable terrassement humain qui a modelé le pays et l’a rendu fertile ?

         On a tout essayé sur les terres conquises, du psylium, la fameuse graine de puce servant à  fabriquer le feutre jusqu’à la menthe à distiller. C’est dans les terres froides du marais reconquis que l’arménien Johannès Althunian a acclimaté la garance. Esprit pionnier, esprit d’une aventure agricole qui se moque bien d’épuiser les sols lorsqu’un gain immédiat se profile. De ces sagas éphémères demeurent ici de vieilles photos et là, au fond d’un hangar, une de ces fourches à trois pives que maniaient les gavots* venus s’épuiser à creuser la garance dans les terres d’Althen des paluds…L’église des Valayans est de construction privée: il fut un temps où la terre générait la fortune. Sic transit gloria mundi. De ces richesses éphémères, il ne reste que cette eau de Vaucluse qui jamais ne s’arrête de mesurer le temps.

         Sur les rives de sorgue, on n’entend plus guère le sifflet des fabriques ; les hommes en bleu de travail ne trouent plus à bicyclette les brumes du matin. A Vaucluse, la roue ne bat que pour le plaisir des touristes et une à une, les fabriques perdent leurs cheminées pour laisser, près des écluses et des prises, des terre-pleins déserts qu’arpentent les entêtés de l’association de sauvegarde du patrimoine industriel, en quête d’un ultime cliché avant destruction. Va pour les roues moussues de l’Isle sur la sorgue et les savants systèmes de répartition de l’eau-énergie entraînant les innombrables moulins à farine ou a garance, martinets ou papeteries qui faisaient de ce pays nous l’avons dit une vraie rue d’usines.

         Tout pourtant n’était pas merveilleux. Jannot la Fouine pilotait l’escadre de nèga-chins nécessaire au tournage « du Soleil des eaux », l’œuvre de René Char qui raconte la bagarre entre pêcheurs et industriels pollueurs. C’était en 68 et les pilotes de barques avaient fait grève. « Li chambris au quièu*», tel était le surnom des habitants de l’Isle sur la Sorgue habitués à ramasser à foison les écrevisses qu’ils mettaient dans le panier posé sur leur derrière. La peste des écrevisses a anéanti l’espèce et l’industrie n’a pas les mains blanches. Mais ce pays était vivant de ses disputes, vivant de ses contradictions. Du paysage industriel subsistent ici et là des îlots de résistance. Les papetiers avaient colonisé Vaucluse pour la pureté de son eau. Au pied de St Saturnin, le moulin Tarascon bat toujours l’eau des Sorgues pour écraser son blé. A la sortie de l’Isle, les « tapis d’Avignon » témoignent de l’ancienneté de l’activité textile. Mais que veulent dire industrie ou même agriculture – et ne parlons plus de la pêche – dans un espace transformé en carte postale et sillonné d’appareils photographiques en quête d’insolite. Je le vois bien : les vrais lilencs*, ceux de la confrérie des  pescaire lilen* ,  ceux qui partagent le poids d’histoire de ce pays, qu’ils y soient nés ou pas, tentent de justifier leur place sur une carte postale dont l’autochtone se sent de plus en plus exclu. Dans son garage, Alain Prétot perpétue le savoir des anciens en construisant des nèga-chins*. Celui qu’avec Michel Mélani ils avaient offert au chanteur Renaud s’appelait:«le blaireau». On sait encore, dans certaines familles, manier la partègue* et lancer l’épervier*. Mais qui dit que demain, les marchands de pays auront encore besoin de pittoresque? Au fil des ans, les rives des Sorgues  se sont transformées en colonie de peuplement pour gens aisés de la planète. Et sur les marchés d’antiquaires, c’est le pays, par petits morceaux ou par containers entiers, qui se vide de sens.

 Dégotau : endroit où l’eau tombe d’un rocher goutte à goutte
Martilière : vanne
Jean Ruy dit Jeannot la fouine – braconnier
Nèga-chin : bateau de sorgue à fond plat particulièrement instable
Ma grand la bornha : ma grand-mère la borgne – les histoires de ma grand la borgne sont des histoires incroyables
Gavot : habitant de la montagne autrefois considéré comme un peu lourdeau  – on est toujours le gavot d’un autre.
Chambris au quièu : écrevisse au derrière ou plutôt déposé dans un panier accroché au derrière.
Pescaire : pêcheur
Lilenc : habitant de l’Isle sur la sorgue
Partegue : barre de bois servant à manier le nèga-chin
Epervier : filet que l’on lance

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :