Les Carnets de Vaqui 4

RHÔNE

 

         La brume lentement se lève sur le Révestidou*. Plus de drapeaux en haut des tours pour indiquer la bonne passe. Plus de prouvier* pour lancer sa longue perche et vérifier le fond. Le plus mauvais passage du Rhône, la terrible courbe où les bateaux venaient s’engraver n’est plus qu’une lône morte, un bras court-circuité depuis les aménagements. Le fleuve juste au dessus trace sa route rectiligne. C’est le flux des bagnoles qui sépare désormais l’ancienne ferme marinière de la Durbane de ce qui reste de caladat*. Et même près de l’écluse, les péniches se font rares, rendant dérisoires les inombrables aménagements pour apaiser le fleuve. Lobbies de toutes sortes, levez le doigt. Le Rhône est triste et désert, comme oublié entre les rives et le contre-canal.

         Je retrouve Jean-Paul. Le seul qui m’ait donné du travail à mon retour du tour du monde. Avec les foyers ruraux dont il était président, nous traquions la mémoire du fleuve, enregistrant ici les frères de la côte, les Morra dans leur île de Saxi et là les paysans habitués à vivre avec l’inondation. Car la crue était un don du Rhône, déposant sa lime fertile sur le plat de la rive. Pour le reste, on plantait un bâton à la lisière de l’eau et l’on revenait quelques heures plus tard pour voir si elle avait monté. Aussi lent qu’imperturbable, on savait que le Rhône versait. « Une année, dix huit fois » avait affirmé Monsieur Saint Aubert. J’aime retrouver les noms. Ils me disent les visages. Zunino le bouscatier italien qui « cueillait » les lapins réfugiés à la fourche des arbres par temps de crue, Vaton Samuel dit Mus, le pêcheur qui du fond de son barcot écoutait les galets rouler au fond du fleuve et pouvait en son temps mettre de l’eau du Rhône pour troubler sa cibèca*. Je revois la vieille Blanche Millet qui était allée jusqu’à l’hôtel des Princes à Orange pour vendre les œufs de l’esturgeon que son père avait pêché devant Caderousse. Ce petit peuple qui faisait corps avec le Rhône, vivait avec lui jusqu’à adapter ses cultures à l’inévitable inondation. Il y eut jusqu’à 40 ateliers de fabrication de balais dans le village. Il n’y en a plus aucun.

         Est-ce à cause de cette proximité charnelle avec le fleuve que règne une atmosphère à part à l’intérieur des 8 kilomètres de digues qui ceinturent le pays ? Partout, sur les murs de la mairie, à la pompe près du jeu de boules, aux deux seules portes où l’on a mis désormais des bastardèus* d’aluminium, des indices rappellent la chose. Mais qui sait encore lire les noms des lieux puisqu’en 2003, pour la dernière crue, des lotissements entiers se sont étonnés de voir arriver l’eau là où elle est toujours venue. Si loin, si proche le Rhône. On l’avait oublié. Tout comme on en oublie les trois châteaux de Caderousse et le « Duc des Halles », le dernier des Gramont-Caderousse traînant sa mélancolie de dandy viveur dans le Paris de la belle époque. André Billy l’a raconté dans un beau roman. Tout comme il a évoqué le château de la Piboulette et sur l’île, les soirées aux lampions d’un monde aristocratique tandis que sur «les fleuves impassibles » descendaient, mississipiens, les énormes bateaux à roue tout chargés de passagers dont les gens du fleuve suivaient les lumières qui se perdaient vers l’aval, féliniennes comme celles d’« Amarcord»*

         Les routes de terre jamais ne furent aussi tranquilles. C’est par le coche d’eau que les grands voyageurs, Hugo, Stendhal, Mérimée débarquèrent sous les murs d’Avignon. Sur le quai de la ligne, la lenha* bien nommée venaient mourir les rabastes, ces convois de bois flotté qui descendaient des alpes et que des scieurs de long avec leurs longues chemises débitaient à même le quai. De quelle Alpe lointaine proviennent les poutres des hautes maisons de la cité pontificale ? Depuis sa rue du petit amelié, le pépé Barrizon lorsqu’il était gamin s’émerveillait devant ces hommes à chapeau goudronné qui sautaient entre les billes au mépris du danger. Il aimait raconter comment, devant la porte de l’Oule, le capitaine du port sortait précipitamment du bistrot voisin à l’appel de la sirène : un bateau arrivait au port. Spectacle du fleuve toujours recommencé. Il parait que Crun-Crun, autre clochard céleste d’une époque qualifiée par certains de belle, portait des écailles sur son dos. C’est du moins ce que les gosses se répétaient lorsque pour quelques piécettes il sautait dans le fleuve et le traversait. Et puis il y avait la vieille, celle qui malgré la crue, refusait de quitter sa maison de Barthelasse et de son premier étage, faisait des,signes vers l’autre rive pour dire que tout allait bien. Il est tant à dire sur le fleuve.

         Il faut aller en Chine pour deviner ce que fut le fleuve, la perpétuelle activité des passeurs, l’animation des rives, les lourds convois poussés dans l’odeur de gasoil de leurs puissants moteurs, les passagers indolents appuyés au bastingage, le vol droit des cormorans et la profusion giboyeuse des zones de ripisylve. Oui, c’est ailleurs qu’il faut aller pour comprendre combien le Rhône est endormi. Sous l’apparent miroir d’une eau paisible, les boues polluées empoisonnent ce qui reste de poisson. Les silures sont énormes et les aloses ne remontent plus guère en amont du toboggan de Vallabrègues pour se prendre dans les vastes sartans des vira-blanchards. Quand par chance on en attrape une, la faire cuire est un art consommé. Ne dit on point qu’on la met sur le feu avec une clé à molette et lorsque la clé est tendre, c’est que le poisson est cuit? C’est peut-être pour ça que j’ai une pensée émue en songeant à la soupe de têtes d’alose que nous préparent les amis d’Aramon. Tout comme à St Etienne des Sorts, Serrières ou Vallabrègues, il existait à Aramon la même culture du fleuve, le même rapport ambigü fait d’amour et de crainte qui tout au long des rives, et ce depuis Lyon, modelait dans la lime du Rhône des êtres rudes à la peine mais qui savaient que rien n’était jamais acquis et que peut-être demain, après-demain sans doute, il faudrait tout recommencer. Le fleuve générait une philosophie de la vie et du temps qui s’efface et fuit comme le courrant qui finit toujours par rejoindre la mer. Les anciens grecs ne croyaient ils point que l’embouchure du Rhône était une des trois entrées de l’enfer?

 Révestidou : coube du Rhône en aval de Caderousse redoutée des mariniers à cause du courrant
Prouvier : homme de proue qui avec une perche sondait le fond pour éviter aux péniches de s’engraver
Lône : bras d’un fleuve
Caladat : ancien chemin de halage, chemin pavé (de calada en oc pavé)
Cibèca : pastis clandestin à base d’eau de vie et de sachets vendus par les gitans
Bastardèu : barrière de planches et de fumier fermant les portes de la digue.
« Amarcord» film de Federico Fellini
quai de la ligne : quai de la lenha, du bois
rabastes : convois de bois flotté
les  sartans des vira-blanchards.filets d’une machine de pêche, sorte de moulin dont les filets, les sartans, sont mus par le courrant.

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2 Commentaires

  1. Il est incroyable de découvrir avec qu’elle simplicité se différencie Les Carnets de Vaqui 4 Faydit avec un sujet déjà particulièrement traité sur la toile. Bravo !

  2. Je pense que tout le monde sera d’accord pour prétendre que Les Carnets de Vaqui 4 Faydit soit vraiment un blog plutôt sympathique.

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