Les Carnets de Vaqui 3

COTE BLEUE

 

         Petit matin, gare de Niolon. Le jour se lève sur Marseille, dessinant les contreforts de Marseilleveyre. La rade est de ce bleu étrange où la vibration colorée semble tourner à contre-sens. Là bas, la vie fébrile, les pas pressés sur le trottoir, les métros qui vomissent leurs zombis qu’une arrière conscience pousse vers le travail. Ici, une absolue sérénité. Bientôt, le mistral va se lever qui fait frémir à leur cime les grands pins. Cabanons endormis où l’on se serre sous la couverture. Parfaite immobilité des oiseaux. La roche blanche de la Nerthe. Qui d’autre me rejoindra sur le quai pour grimper dans ce train de hasard qui surplombe de petites calanques ? C’est l’autre Provence. Celle de la mer et des collines salées. Celle de Victor Gélu. Ou plutôt non. Celle de Cassian le vieux pastre, lui qui poussait son ralh de cabras* le long de la pantièra*. Toujours la même proximité : le port est là, à toucher, avec ses grues et ses lumières et les mêmes laborieux pour décharger les cargos grinçants sous la nouvelle tour de la CNM. Mais quasi juxtaposé, à la limite de la pente, l’éternelle colline, amère, pelée, même si c’est le feu qui désormais a tout raclé, aussi dévastateur que l’étaient les hommes sur les anciennes cartes postales, en ces temps où le moindre morceau de bois, le moindre buisson de cade, la moindre touffe de myrte étaient ratiboisés.

         Je ne sais si demeure un gros Louis à la ferme de la Vérune et si l’on monte encore en pèlerinage dans le vert vallon de la Galine. J’ignore où se trouve la bauma Borbon* . C’est l’autoroute qui cisaille le parcours des chèvres du vieux Cassian. Tout a changé et pourtant, tout est pareil. Le soleil qui se lève au dessus de Marseille et dore maintenant la bonne mère. Les bateaux en attente qui dansent dans le golfe. L’odeur poivrée de la colline. Ces cabanons endormis où s’attardent les petites gens comme dans les films de Guédiguian. Une marge, une talvèra*.

         Déjà aux temps anciens, Le Rove était une sorte d’Ecosse aux portes du royaume. Aujourd’hui, on dirait « zone de non droit ». De fait, seuls des chemins escarpés donnaient accès au village, laissant amplement le temps à qui était en délicatesse avec le pouvoir de s’effacer du paysage pour se perdre dans les hautes collines. Quant à Niolon, il était si facile, à coups de rame, d’aller récupérer dans la rade les paquets étanches que des cargos amis larguaient nuitamment avant de rentrer dans le port. Le chemin des douaniers peut bien s’accrocher à flanc de falaise, allez donc distinguer la barque d’un pêcheur de celle d’un contrebandier. C’était, ce sont souvent les mêmes. Aux bordures de la ville s’établit une zone de transition, un no man’s land peuplé d’êtres intermédiaires, de ceux qui se mettent au vert et qu’au petit matin, on retrouve criblés de balles devant la porte du cabanon, individus dont on ne sait ni d’où ils viennent ni où demain ils seront. Est-ce pour la définition ambiguë de ce que peut être un havre entre deux nuits que Blaise Cendrars eut une piaule quelque part entre Niolon et la Redonne ? Je te salue, manchot solaire, bourligueur d’infinis que la vision toujours recommencée du port voisin devait rassurer, voyageur immobile devant les mille nuances de la mer avant que Planier* bavant la brume, ne laisse apparaître, comme flottant entre deux airs, les châteaux suspendus des navires à l’attente. Après tout, Niolon est un de ces rares endroits où l’on peut attendre la fin du monde, non ?

         Le film montre l’une des dernières cencha* au thon que l’on fit à Sausset. C’est Prosper, le collectionneur des Martigues qui l’a récupéré auprès de la veuve de l’ancien projectionniste, celui qui, avec sa petite caméra, capturait dans les années 20, les scènes de la vie ordinaire afin d’attirer les spectateurs « qui voulaient se voir » à la séance du soir. Visages disparus, poses pour la postérité, mémoire du geste. Au cercle St Pierre, seuls quelques anciens conservent  le savoir de cette tuerie étrange et rituelle. Quand ils racontent, leurs yeux s’éclairent de cette lumière intérieure qui consume quelquefois les gens de mer pour peu qu’ils larguent les amarres des discours convenus et de la bienséance. Car la mer est avare. Ce qu’elle abandonne, c’est sans scrupules qu’on le récupère, ne sachant pas ce qu’à son tour elle dérobera. Une sorte de deal implicite. Le métier s’est fait si difficile que l’on part seul sur l’embarcation familiale quand il faudrait plusieurs matelots. Tel ce jeune pêcheur le pied pris dans une corde et traîné des heures par son propre bateau. Quand on a repêché son cadavre, les bêtes de la mer l’avaient à moitié dévoré. « Lausa la mar e tèn te en terra ». Planier peut bien m’aguicher de son œil borgne, je reste désespérément un homme du dedans, de ceux qui regardent la mer et attendent le signe.

         Plus personne ne guette là haut dans les rochers depuis la batterie haute de Niolon. Plus de fusiliers-marins, plus d’allemands dans les blockhaus qui ponctuent la côte. Et plus guère de douaniers pour regarder la mer mais le long des chemins, dans les immenses clapiers de pierres blanches, entre les chênes bas et les touffes d’immortelles, des marcheurs, parfois jeunes qui ont choisi cette frontière et casse-croûtent en regardant les moutons que le mistral a fait lever dans la rade. Il faut regarder au loin, jusqu’à la ligne d’horizon qui se brise dans le soleil pour sentir la solidité rassurante du rocher qui pare du vent fou. Un train passe au dessus sur le viaduc. Ses hautes jambes distordue des tableaux de Georges Braque. Cézanne aussi parcourut cette côte, cachant sur cette marge l’enfant qu’il avait eu avec Hortense. « Le plus beau paysage du monde » disait Renoir. C’est cela qu’on retient, oubliant ces maçons piémontais ou ces prisonniers de guerre qui bâtirent ces énormes murailles toutes de pierres soigneusement ajustées qui permettent au train qui tout à l’heure viendra me prendre de se lover dans les contours de cette côte bleue.

ralh de cabras : troupeau de chèvres
pantièra : chemin des douaniers
bauma Borbon : référence au texte de Victor Gelu « le creddo de Cassian »
« Enfants, riguetz pas trop de Cassian, dau gros pastre.
Son plan es lo sole tonte vessa l’espoar.
L’a deja cinquant’ans que liegi dins leis astres.
Mon silabari d’aur guarisse de la moart.
Menavi l’escaboat de Loèi de la Varruna
Dei coalas de la Nerta a la bauma Borbon
Lo soar qu’ai devinat lei secrets de la luna
Sus la bataria de Niolon »
Talvera :bord du champ qu’on ne peut labourer
Planier : phare
Cencha : battue aux thons
Lausa la mar e tèn te en terra : dis du bien de la mer mais reste les pieds sur terre (proverbe marseillais)

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