Les carnets de Vaqui 2

LA TERRE DES BAUX

 

         C’est les nuits de mistral qu’il faut aller aux Baux, lorsque le vent reprend les vieilles tours de la citadelle et que le village désert sonne comme la tuile aux loups. Alors surgissent des rues tortes les ombres du passé, un chant de troubadour, le choc guerrier d’une lance qui se brise, l’écho des siècles effacés dont l’onde se propage sur le pavé. Oui, c’est l’hiver qu’il faut aller aux Baux, dans la rumeur du vent, à la fois douce et violente.

         Car à partir de dix heures du matin, quand ouvrent les boutiques, quand arrivent les premiers cars de japonais, quand le parking vous taxe de ses barrières closes, alors, la boîte se referme, la magie disparaît et il n’y a plus qu’un monde en deux dimensions, celles de la carte postale lisse du prêt à consommer. Les cigales made in china déclenchent leur grincement jusqu’au cœur de décembre.  Il n’en fut pas toujours de même quand Louis Jou ou Pau Casau pouvaient indifférents aux regards des Baussens* – il en restaient encore à vivre à l’abri des murailles – grimper jusqu’au bout du plateau où la statue de Charloun scrute vers le midi les voiles triangulaires de Méditerranée. Aujourd’hui, le village est une coquille quasi vide et seuls les marchands de soupe se réchauffent à la table de l’unique restaurant ouvert au plein hiver. Les riches, eux, enferment leur  maison avec piscine, véritable « mas provençal », tout au pied de la roche baussenque. Ce pays n’est plus pour nous. Il a oublié la peine des hommes, la sueur des « traçaires* » qui dans le ventre de la montagne extrayaient la pierre blanche de Fontvieille, celle qui bâtit le front de mer d’Alger. Demeure le labyrinthe, les hautes galeries tracées au cordeau qui plantèrent ici le décor chtonien de la Médée de Pasolini.

Retour aux Baux, nuit de mistral, ce mistral printanier qu’en Provence on appelle « manja-fanga », le mangeur de boue. Les gendarmes déjà nous ont contrôlé alors que nous collions dans les virages au dessus des Antiques. Mais j’avais le vague sentiment à leurs conseils bravaches que sans pouvoir le dire, ils nous encourageaient. Eux aussi aiment l’intégrité du paysage où ils naviguent. Comme nous sortons du vieux bourg où nous avons placé nos ultimes placards, une grosse voiture nous coince. C’est le maire du village, le propriétaire de l’hostellerie de Baumanière accompagné de quelques gros bras, ses cuisiniers paraît-il. Les pandores ont dû l’avertir car il débarque les poings faits. Le ton monte. Tout aurait pu dégénérer. Bernard avait caché le vieux pistolet de son grand père, celui qu’il avait dans la résistance, au fond de sa 2CV bringuebalante. Est-ce notre jeune âge qui nous a sauvé ? Un retour de conscience sur nos faces pubertaires. Impossible depuis de franchir l’ancienne porte du bourg sans songer à cette nuit là. A d’autres aussi, quand cachés dans les rochers qui dominent le château, nous guettions l’aube pour descendre vider dans la piscine de Baumanière une bouteille de colorant. On nous avait dit que la reine d’Angleterre y résidait pour quelques jours. Je ne sais si c’est vrai mais la piscine était bien rouge bauxite, nous l’avons vue alors que les premiers rayons doraient le sommet du val d’Enfer du côté de Saragan. Quelle ne fut pas notre déception de ne rien voir dans les journaux et quels arrangements le propriétaire avait-il passé avec la presse pour taire sa mésaventure. Avec le temps, je comprends pourquoi le petit bonhomme était furieux.

Il y a quarante ans, Pascal, le carrier du Val d’Enfer, collait nuitamment avec nous cette « affiche de la colère » comme écrivit Le Monde pour empêcher que des camions remplis de terre rouge ne laissent leur trace sanglante sur le blanc calcaire des Baux. On ne parlait point encore d’écologie abstraite et idéologique. On s’attaquait simplement à ce qui était pour nous un des cœurs de la Provence et c’était le pays que nous voulions protéger. Nous ne savions pas encore qu’un jour, sournoisement, on nous en ferait partir ne laissant à nos fils que quelques emplois de domestiques, jardiniers ou autres sous-fifres indispensables…fifres aussi pour la couleur locale. Mais jusqu’à quand ? On change les noms des lieux, on efface les mots qu’il s’était choisi pour se dire. Je reste avec mes « couillonades ». Qui donc m’a raconté l’histoire ?

Par la vau meirana, Frédéric franchissait les Alpilles pour aller voir sa Fontvieilloise. Depuis Maillane, c’était le chemin le plus court et sans doute se mêlaient, dans son crâne de jeune cadèu*, le désir de jeter sa gourme et les idées romantiques de son temps. Mais qui tenait les rênes ? Le désir ou le sentiment ? Pour sûr que l’un exacerbait l’autre et si les rochers du val d’Enfer découpaient à contre-soleil leurs formes fantasmatiques, la rumeur des traçaires qui en nombre mangeaient la poussière des carrières le ramenait à la réalité. Mais peut-on à cet âge ne point bâtir de projets sur la comète, surtout celle des Baux, celle de Barthazar. Al Ahzar, n’est ce point la lumière ? La Fontvieilloise l’attendait. Mais quelques mots suffisent parfois à briser les rêves. Bâtir sa vie comme une œuvre d’art ! Vivre de sa plume ! Qui n’a pas fait ce rêve éveillé ? « Monsieur, quand nous serons mariés, j’espère que vous arrêterez ces couillonnades ». Face au corps lisse et aux intimités humides, il faut de la force à vingt ans pour choisir la chimère. A nos actes manqués, Frederi ! A nos actes accomplis dans la maturité de l’âge, quand ce qui reste de chemin finit par se mesurer.

J’en ai parlé avec Emma, comme cela, en confidence, un jour que je révassais près de sa tombe à l’entrée de Maussane. Tous ces hommes, leur souffle rauque du désir, les petits arrangements avec la conscience. Cette capacité qu’ils ont à séparer le langage du corps et celui de l’esprit. Alors oui, son corps, elle l’avait donné. Sans retenue. Et même avec délice. Du moins parfois. Le vieux maître ne s’était pas gêné et puis après la Santo Estello* des Baux, quand tous l’avaient bien consommée, on l’avais froissée comme un vieux papier et expédiée aux poubelles de l’histoire. A Vals, à Marseille, au Brésil…Emma n’avait pas d’amertume. Elle établissait froidement un constat. Celui d’être une femme, l’eut on affublée du nom pompeux de Fortunette des Baux.

Le seul qu’elle eut vraiment aimé, le seul qui la respectait pour de vrai. Le seul avec qui il ne s’est jamais rien passé, c’était Charloun. Mais qui donc pouvait s’intéresser à un ouvrier agricole qui sentait la sueur, le tabac et la peine sinon elle. Elle qui devinait sa grandeur modeste quand, par le val d’Enfer, il remontait le chemin vers Maillane. Aujourd’hui, Escanin est peuplé de fantômes et les grands platanes lâchent au vent du sud leurs ultimes feuilles que la blancada* a roussi. Où sont-elles, les assemblées de travailleurs de ces grands mas du piémont des Alpilles ? Celles qu’on voit sur les images du Mireio de 1909 – tiens, n’est-ce point Charloun qui joue les Meste Ambroi ? La peine des champs et la joie du dimanche, quand le propriétaire d’Escanin faisait dresser trétaux devant la maison pour déverser dans le français étrange des grands classiques du théâtre ce qu’ils croyait être la culture. Paraît que le Français est universel. Les rafis, eux préféraient les farandoles et les mazurkas de Charloun et le rond de charrette où gambadent les taureaux noirs. Plus d’arène à Escanin, plus de fête mais le chant régulier des bassins en rocaille et la tour, terriblement gothique comme les rêves de l’ancien proprio. Sur la radio de la bagnole, de noirs désirs qui murmurent aux Alpilles noires que « le vent l’emportera… »

 Baussen : habitant des Baux
Traçaire : carrier
Cadèu : jeune chien de moins de trois ans
Santo estello : fête annuelle du Félibrige
Blancada : gelée blanche
Meste Ambroi : père de Vincent, l’amoureux de Mireio
Rafi : ouvrier agricole

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