Les Carnets de Vaqui 12

LA MER DES VIGNES 

         J’aime ces matins d’automne quand, sur la route droite du Plan de Dieu qui file entre les vignes se dresse au dessus d’un feu de brume, les roches déchiquetées de la montagne de la dent. La cime blanche du Ventoux est dans l’alignement. Aujourd’hui, lorsqu’on parle de ces hautes collines, on dit « Les Dentelles ». Il est des touristes demandant après les dentellières du côté de Montmirail. Les noms roulent au fond du palais comme la chair du grenache : Baumes de Venise, Vacqueyras, Gigondas, Séguret. Le vin ici est une culture avec son épaisseur d’histoire et d’histoires. Christiques comme cette fois là où, pour le hasard d’une interview, j’étais tombé sur Parker, celui du célèbre guide et dans un état proche de l’Ohio sortant de table dans le presbytère de l’abbé Michel, le curé de Vacqueyras. Paillardes comme la fois où Max Aubert, à deux heures du matin, s’était mis en tête de faire déguster à tout une équipe de télé une omelette aux truffes après une dégustation, de barrique en tonneau, du brut de cuve. « Recrachez, c’est pour goûter ». C’est ce qu’il avait dit sans le faire lui-même. Il nous fallut ce soir là goûter aux treize vins de la gamme complète de la présidente. Provençales quand Claude Faraud nous racontait comment, religieusement, les familles de Séguret se transmettent les rôles dans la cérémonie des « Bergers » chaque Noel dans cette crèche qu’est leur village. Car ce pays est initiatique. Pour passer du caveau ouvert à tous les commerces à l’intimité ombreuse d’une cave, il faut des guides. Des guides et des maîtres.

         Longtemps j’ai été apprenti quand pour les besoins radiophoniques je parcourrais les fêtes des vins et qu’il n’était bon bec, pour tous ces vignerons matois, que de faire « aganter la cigale » au petit jeune journaliste. Avec le temps, ces hommes m’ont appris à reconnaître l’épaisseur d’un pays, l’humilité de ses habitants, leur beauté aussi au travers d’un simple verre. Car le vin est d’abord un paysage, des visages, de l’humain. Et tant pis si en disant cela j’offusque les pisse-froid des ligues abstinentes. Mais venez dans nos fêtes d’été. Vous n’y verrez jamais de personnages ivres hormis ces belges qui, sortant du frais caveau, rougissent sous le soleil provençal. Ou ces anglais qui boivent pour l’ivresse. Les gens de ce pays sont aussi austères que les rangées de vigne savamment alignées. Ils savent la taille d’hiver quand la bise glacée débonde de l’entonnoir de la vallée du Rhône. La main qu’on passe sur la terre pour pressentir le printemps. Les feux de gavèus les matins de blancada. Le vin reste pour eux un bonheur intime, une célébration de cette terre plate qui pousse ses vignes jusqu’aux premiers contreforts de la montagne de la dent.

         Et pourtant, ce pays n’est pas avare en eau. Frederic Mistral qui avait une maladie de peau et portait souvent des gants, venait prendre les eaux à Montmirail. Le père Archimbaut nous avait sorti le cahier des anciens thermes. Le poète y buvait le dimanche du vin du Plan de Dieu. Mais n’y a-t-il pas 90% d’eau dans le vin ? Aujourd’hui, Montmirail reste un havre et il faut le savoir pour deviner l’odeur d’œuf pourri qui se dégage de la source sulfureuse quelque part dans le fouillis végétal où se cachent les ruines des anciens bains. «  Ils arrivaient en calèche de la gare de Sarrians Montmirail. Ils étaient tout scrofuleux et quand ils repartaient, quelques semaines plus tard, ils avaient une peau de bébé ».

Mais revenons au vin. Max Aubert, un jour de réunion autour de l’usine d’eau minérale qui est près du pont entre Ste Cécile et Cairanne – ce pont de la discorde où les jeunes des deux villages venaient s’affronter à coups de pierre – Max Aubert donc avait rajouté après que le géologue ait expliqué que l’eau du forage profond venait sans doute d’Alsace : «  Je l’avais remarqué. En bouquet secondaire, il y a du riesling »

Les plaisirs de bouche sont aussi ceux des mots. Je songe à la première véraison. Aux anecdotes de Pierre Bérard. A ces Chateauneuvois m’entraînant dans leur caveau et m’obligeant à aller solliciter l’aide des gendarmes pour ramener à Avignon la voiture de la radio que je n’étais plus en état de conduire. Leur sourire narquois. Je revois ces virées tout au long de la vallée du Rhône avec André Tournillon, l’ancien marchand de vin, pour préparer le premier ban des vendanges. Cette bouteille lâchée à la décize du Rhône devant le château d’Ampuis puis repêchée près de la tour de l’Hers et contenant un message d’amitié des vignerons du nord de l’appellation pour les frères autrefois ennemis du sud. J’entends Pierre Charnay me rappelant que les premières barriques avec l’inscription CDR marquée au fer rouge partirent pour Versailles depuis le port de l’Ardoise. Je revois la statue de Baron Leroy descendant le fleuve roi avant de retrouver sa place dans cet endroit bien à la cale où les anciens de Ste Cécile viennent  refaire le monde au bon soleil d’hiver. Vincent, René, Jacques, ces figures amies qui savent être lyriques quand elles parlent du vin. J’ai la nostalgie de ce temps où, chaque  troisième jeudi de novembre, chaque village descendait à Avignon pour investir un coin de rue, un bout de place et faire de la cité pontificale la véritable capitale de la Côte du Rhône. Le monde rural envahissait la ville et ce n’était que rires et témoignages d’amitié qui faisait de tous les enfants de Bacchus et de St Vincent.

Les souvenirs s’effacent et les grandes figures se sont tues. Les vignerons d’aujourd’hui sont souvent devenus des businessmen spécialistes en marketing. En pays dionysiaque, la mondialisation subrepticement efface cette relation trouble, passionnelle, charnelle entre l’artisan vigneron et son enfant incarnadin. On faisait la fête pour soi. Parce que l’année avait été bonne. On fait désormais la fête pour les autres. Pour la « com ».

Sur les pentes des dentelles, nous grimpons avec l’ami Stéphan vers la tour sarrasine. Le mistral a dégagé le ciel et l’on devine au fond les premiers contreforts des Cévennes. Pourquoi donc, de la carte postale, ne regardent ils jamais de l’autre côté de l’image lisse en quadrichromie, là où s’écrivent des histoires d’hommes. C’était je crois pour le départ de Régis Monnier de la cave de Vinsobres. Invités à la table des « huiles », nous nous faisions petits face à tous ces encravatés impeccables dans leurs costumes sombres. Il y avait là un procureur de la République, un officier de la gendarmerie, un député, des maires…Les discussions étaient feutrées, les gestes retenus. Et puis les bouteilles aidant, on avait tombé les vestes, desserré les cravates, le niveau sonore tout doucement s’était élevé tandis que les histoires se voulaient moins guindées. « Vinsobre, sobre vin, buvez en sobrement »écrivait Monseigneur Suarez. Mais qui pouvait encore l’entendre dans la rumeur qui montait de la table. Le député faisait du gringue à notre assistante et mon ami technicien disparut avec une serveuse de l’école hôtelière si bien qu’il fallut au milieu de la nuit aller le rechercher quelque part dans les rues étroites de Nyons. Oui, le vin ouvre les cœurs.  Nous sommes rentés dans l’aube bleue quand la brume par lambeaux cotonneux s’accroche au dessus de Gigondas et que le premier rayon oblique dore tout là haut la pointe du Ventoux. Nous étions fils de ce pays de mille vignes, de mille souches alignées sur le plat caillouteux qui toute la nuit a restitué la chaleur emmagasinée des journées sans ombre.

La Côte du Rhône, c’est d’abord cette odeur des matins calmes. Et puis c’en est une autre quand arrive septembre et que les remorques filent au ras des vignes vers l’agitation de la cave. Souvenir de ces vendangeurs andalous marchant vers nous près de Sainte Cécile et fredonnant un air de la République espagnole : Hiro del pueblo ! Sur le pays flotte l’odeur unique qu’exhalent les caves. Senteur de pressoir, de moût qui fermente et vient éclater en bulles tout en haut de la cuve. « Mèfi de ne pas te pencher. Tu pourrais y rester ». La tête déjà me vire d’avoir sniffé les exhalations alchimiques. Certes, aujourd’hui, il n’y a plus de mauvaises années. La technique procède aux nécessaires ajustements, cache les aspérités, flatte ce qu’elle peut flatter. N’empêche ! C’est un peu comme le cerveau humain dont les scanners scrutent jusqu’à la moindre parcelle, expliquant quel point maîtrise la parole et quel autre la sexualité. La science désormais connaît tout du fonctionnement du cerveau humain. Mais saura t elle jamais nous dire par quel procédé naît la poésie ? Il en va de même pour le vin. Il est indissociable de celui qui l’a fait naître, de celui qui l’a élevé. Car un vin naît, vit et puis meurt et personne pour l’instant n’a pu mettre cela en équation.

agantar la cigala : s’ennivrer 
gavèus : sarments
blancada, plouvina, roada : gelée blanche
décize : descente du Rhône
à la cale : à l’abri du vent.

 

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un commentaire

  1. Merci Jean-Pierre de nous emmener au coeur des hommes, quel temple bâti à la gloire de notre terre que ce texte. Je t’embrasse… David B

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