Les Carnets de Vaqui 11

MARSEILLE

         C’était les 2600 ans de Marseille. Nous étions en direct des jardins du Pharo pour commenter un défilé naval qui n’en finissait pas de ne pas arriver. En attendant, il fallait « meubler » comme l’on dit dans le métier. « Meubler », comment ne pas se laisser envahir malgré l’habitude par l’émotion et son contrepoint lyrique. Cette conscience subite que là, à nos pieds, sur ce forum du vieux port qui est comme une vaste place de village, l’équivalent des fameuses « plazza de armas » des ville sud américaine, une épaisseur de vies, d’espoirs et de visages vous regardent depuis le temps lointain où le grec couvrit la belle indigène. Qui n’a pas une histoire d’amour avec cette ville, dans cette forme ambigüe de la passion qui parfois glisse versle désamour. Marseille ne laisse pas indifférent.

         Nous étions donc là et les images d’un trip a-historique se bousculaient comme dans un kaléidoscope. Marseille au-delà des collines qui la cernent, république de la mer ouverte aux vents poivrés, le cul viré à l’intérieur. Pourtant, sur la roche du Bau Roux, Tennevin notre prof nous racontait la fin programmée du peuple du dedans, ces salyens qui les premiers avaient négocié avec ceux qui tiraient leurs bateaux derrière la forme carrée du Pielon du Rore. Le bleu de la mer et le blanc du calcaire. Nous, nous étions de ce sang mélangé, celui de la mer avec celui des collines. Au vélodrome, l’Olympique comme la ville porte les couleurs de la Grèce.

         « C’est là que je suis né ». Ainsi commence une des plus belles chansons de Georges Chelon qui parle de Rimbaud. L’homme à la jambe unique pleurant au milieu des tubards dans les vastes salles de l’hôpital de la Conception. Sa sœur fidèle lui tient la main. Lui n’était pas seul comme Louise Michel qui mourut dans un petit hôtel du boulevard d’Athènes. En haut des escaliers, la gare est un port de terre. C’est de là que j’ai découvert Marseille. Quel âge pouvais-je avoir ? Quatre, cinq ans. Le jeudi, avec la carte marché, nous « descendions »en train depuis Miramas pour faire les courses. La foule grouillante de la rue longue, l’odeur de café torréfié de chez Dromel, les tissus de Bouchara, les étals de chez Base à une époque où les super-marchés n’existaient point encore et puis ces mini croissants qu’on nous achetait à « la lune » sur la Canebière. Ma petite main dans celle de ma mère, nous remontions les grands escaliers qui paraissaient interminables.

         Près de la butte des Carmes, une rue porte le nom de mon beau frère. Ou plutôt de son oncle fusillé à Signes par les nazis. Famille de porte-faix, de gens du port. Dans l’immeuble raconte Paul, « on entendait toutes les langues: la tante était maltaise, les voisins tunisiens, juifs catalans, de vrais marseillais quoi. Le dimanche, on allait au Frioul avec la barque de la société « L’esque folle ». Au vieux port, il y avait une autre société et on se tirait un peu la bourre pour arriver premier parce que sur l’île, il n’y avait qu’un seul arbre, et donc une seule ombre. Le souci, c’est que ma mère et ma tante étaient toujours en retard avec leur chaudron, du bois, de quoi faire la tambouille pour de vrai».

         Ceux là n’avaient pas même un de ces cabanons pour s’échapper dans la parenthèse dominicale. Mais leur escapade relevait de la même séparation dans l’espace entre le temps du travail et le temps du plaisir. Car les cabanons « aqui sian ben », « l’ai susa » « Moun pantai » trahissent philosophiquement tout un art de vivre. Capitani Peiron, le petit fils d’italien de Procida l’analyse si bien, lui qui du port de la Madrague a l’une des plus belles vues sur la rade de Marseille. On ne vivait pas tout au long de la semaine au cabanon. C’était l’ailleurs, la zone arrière du front de la vie, celle où l’on reprend des forces dans le bruit du ressac. Aujourd’hui, plus d’hommes enfarinés dans la rue des pébrons. La bouillabaisse est un plat de luxe et les cabanons se vendent a prix d’or. Ils deviennent résidences secondaires tandis qu’en cassant les usines, on vide les bords de mer de sa population laborieuse. Aux marges du Parc des Calanques, les entrepôts et les fabriques cèdent leurs mètres carrés à des résidences de standing. Il n’y a plus qu’une image enfermée dans les bouquins.

         « Bandjo » de Claude McKay. C’est l’un des plus beau livre sur le Marseille des années 20, l’ancêtre des « marins perdu » d’Izzo, tout un univers trouble de putes et de marins ivres, d’une cité mythique où la misère est mutante par contamination du verbe. Apollinaire y est veilleur de nuit dans un hôtel minable et Cendrars dort dans le palace du Noailles, aujourd’hui commissariat de la police. Je relis « Bagatouni ». Le vieux Jorgi Reboul me racontait ses visites à l’atelier de Valèri Bernard qui donnait sur le port. Reboul ! Magnan parle de lui dans un de ses romans, lorsque le poète barbu était père aubergiste de l’AJ d’Allauch. C’était au lendemain de 36 et des premiers congés payés : Reboul aimait à raconter, depuis le belvédère des moulins, que Marseille était déjà une cité quand « Lutèce » ne voulait dire que « ville de la boue ».

         C’était un libertaire, bien à l’image de sa ville, celle où le drapeau noir de la Commune flottait sur la préfecture. Rembobinage des images. Les années 70. Nous avions rendez vous à la bourse du travail pour aller en délégation écouter Maurice Joyeux parler de l’Anarchisme du côté de St Henri. Dans le café enfumé, ce n’étaient pas « les blouses » mais tout comme, ces hommes à casquette qui écoutaient religieusement l’orateur et nous, freluquets, qui vendions « Le monde libertaire ». Ceux du groupe Camillo Berneri. Des vieux espagnols nous parlant de Barcelone. Des nuits sans sommeil a attendre le jour sur des cartons posés à même le trottoir sans pouvoir plier la paupière tant les idées virevoltaient dans notre tête.

 C’était une autre nuit de novembre et près du char arrêté à jamais dans la pente de la bonne mère pour rappeler la libération de Marseille, nous écrivions nos « A bas toutes les guerres » sur des murs anonymes. N’y a-t-il pas pourtant des guerres justes ? Qu’aurions nous fait sous la botte nazie ? La question restera perpétuellement posée à notre génération, nous qui n’avons jamais eu, comme dit la chanson, « à choisir notre camp ».

 Pielon du Rore : Pilon du Roi. Montagne
« aqui sian ben », « l’ai susa » « Moun pantai » : Ici on est bien, je l’ai sué, mon rêve, noms de cabanons marseillais.
Enfarinat : ivre
Rue des pébrons : rue des poivrons et des poivrots qui existe à Callelongue

 

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