Les Carnets de Vaqui 10

DE THEOPOLIS A SISTERON

         C’était un de ces jours de juin où une pluie chaude lance ses pattes félines sur les hautes herbes et les feuilles des marronniers. Les prés étaient fleuris et la montagne accrochait de fantasmagoriques trainées de brouillard. La vieille chapelle.se blottissait à ses pieds. Richard qui nous guidait avait demandé la clef à la ferme voisine et nous engageait à le suivre dans l’étroit escalier. La crypte était là, silencieuse dans la pénombre. Une énorme pierre obstruait tout un côté. Quelques fleurs séchés, un ancien bouquet, le culte n’était pas mort de la pierre dressée puisque les femmes stériles venaient encore embrasser la roche dans l’espoir d’un garçon aussi vigoureux que les béliers des  chapiteaux. Nous étions en l’an mil et en sortant sous le ciel plombé, on aurait pu croire que la falaise de Dromon allait nous engloutir dans un formidable effondrement.

         Car ce pays enfante les peurs anciennes. La montagne est torturée de courbes et de tensions immobiles. Les forces telluriques s’opposent et s’annihilent dans un fragile équilibre. Pourquoi donc Caius Postemus Dardanus est-il venu se perdre si loin de Rome ? Car l’ancien préfet des Gaules fut le second personnage de l’empire. Et s’il a laissé son nom gravé dans la roche de « Pierre écrite », évoquant « théopolis », la cité des Dieux, il attire depuis toutes sortes d’illuminés dont certains, à chaque solstice, viennent attendre les extra-terrestres. Dans notre monde où toutes les idéologies ont fait faillite, les charlatans ont de beaux jours devant eux. Mais Dardanus aussi vivait un monde qui s’effondre. Rapatrié de Trèves jusqu’en Arles, il avait vu les barbares franchir le Rhin. Pire, il avait conduit Galla Placidia, la sœur de l’empereur d’Occident, celle dont on visite le mausolée à Ravennes, comme offrande de l’empereur au chef Wisigoth Ataulf afin qu’il la marie. Tout foutait le camp. Mais dans cette vallée close, protégée par de terribles escarpements, il était à l’abri des hordes destructrices tout en étant à deux pas de l’autoroute de l’époque. Je traduis : la via domitia, la grande voie transversale de l’empire, celle qui conduit d’Ampurias en Espagne jusqu’à Médiolanum* franchit la Durance à l’étroit de Sisteron. Et pour peu que le cursus publicus continue à fonctionner…la preuve, c’est que depuis ses montagnes, Dardanus correspondait avec St Augustin, l’évêque d’Hippone, notre Annaba d’Algérie et St Jérôme installé en Palestine. Deux lettres qui nous sont conservées en attestent. Car le grand seigneur vieillissant interpellait les pères de l’église dont il sentait poindre la future puissance.

         Certes direz vous, mais cette Théopolis, cette cité des Dieux, ça a de quoi faire rêver, non ? C’est faire fi de l’œuvre majeure de St Augustin qui justement se nomme « la cité des Dieux », oeuvre dans laquelle il affirme que l’écroulement de l’empire n’est pas le monde qui meurt mais bien un monde nouveau qui est en train de naître. Un message que Dardanus avait reçu 5 sur 5. Désolé pour les amateurs d’irrationnel à la petite semaine.

         La route qui grimpe au dessus de Sisteron arrive à St Geniez. C’était pour moi un poème de Joan Bodon. Un autre St Geniès :

Tornarai pas a Sant Geniez
Ni sus la plaça de la font.
Per un amor contra las lèi
Tornarai pas passar sul pont »

Car sur la place de mon St Geniez, il y avait bien le chant d’une fontaine. Un jour, au hasard d’une conversation, ma mère m’a raconté ses vacances de petite fille, quand avec les voisins Courbon, des bergers de la Crau, elle partait en charrette pour l’amontanhatge, direction St Geniez. Aujourd’hui, les loups sont de retour dans la montagne de la Gache et vers les Monges. Les gens ? 

C’est Jacques Michel qui m’a conduit à Esparron. On était en mars et les dernières plaques de neige ponctuaient les champs brûlés par le gel. Le bleu du ciel était intense et la lumière inondait la place déserte. L’école avait fermé en 49. Les volets étaient clos, les portes barricadées. Pas même un chien près du vieux cimetière et quelque chose de désespérant dans ce silence peuplé uniquement par le glou-glou de la fontaine. Vienne l’été et sur cette adret, un village normal avec la musique aux fenêtres ouvertes et des odeurs de cuisine et le cri des enfants. Mais aux premières roussures de l’automne, seul le dimanche maintient encore l’illusion. C’est le temps des champignons, des chasseurs en battue, du vin âpre que l’on boit avec les camarades. Mais après, le grand, l’immense silence qui enveloppe tout et le regard affolé des chamois dans les combes désertes. Que ce pays est beau !

Avant de redescendre vers Sisteron, saluons les trois arches de l’église de Bayons, énorme bâtisse dont on ne peut comprendre la dimension que lorsqu’on se souvient qu’autrefois, le danger arrivant de la mer, ces montagnes étaient raclées jusqu’au moindre buisson par une population bien trop nombreuse qui exploitait le plus infime pan de montagne, la plus modeste des forêts. Aujourd’hui, on dénombre deux habitants au kilomètre carré.

–         Nous redescendons sur Sisteron. Richard me parle de l’autre crypte, celle de Vilhosc mais pas le temps de faire le crochet. Par jeu, nous faisons assaut de proverbes : « A Sisteron, i’a mai de putas que de maisons 

–         Lei filhas de Ceiresta se destapan lo quièu per se tapar la testa !
–         Vorona, gentas personas.».

Je veux m’arrêter pour le noter, car celui là, je ne l’ai point encore dans ce répertoire que je complète au hasard de mes pérégrinations télévisuelles. Tout une sociologie d’un autre siècle où les distances ne se mesuraient pas en kilomètres et l’identité villageoise à la couleur politique de son maire. Est-ce donc cela, ces « temps d’antique bonhomie » dont nous parlait Mistral ? Un temps en dehors du temps, un ailleurs pérenne fait de paysages immuables et de populations immobiles. Quelle galéjade ! Les andrônes de Sisteron ne conservent dans leurs murs que les secrets de ceux qu’elle a vu passer. Le temps s’échappe et fuit, le paysage se transforme sous la main iconoclaste de l’homme. L’homme lui-même est un errant. Tout au plus pourrons nous définir dans ces lignes un espace de nomadisme, fussions nous comme Dardanus d’immobiles voyageurs dans un monde qui s’effondre.

 Mediolanum : Milan
Cursus publicus : poste impériale de l’empire romain
« Je ne reviendrai plus à St Geniez ni sur la place de la fontaine, pour un amour contre les lois, je ne franchirai plus le pont » texte de Joan Bodon extrait de L’électro-choc.
Amontanhatge : transhumance de la plaine vers la montagne et opposition au desmontanhatge, la descente des troupeaux.
3 proverbes :
A Sisteron, i’a mai de putas que de maisons 
Lei filhas de Ceiresta se destapan lo quièu per se tapar la testa !
Vorona, gentas personas.».

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