Les carnets de Vaqui 1

Les PROVENCES de la PROVENCE

Les Carnets de Vaqui 1

        C’est une route banale. Une de ces routes ordinaires que la géographie intime des familles trace au fil des ans sans que finalement on s’avise de ce paysage qui défile de l’autre côté de la vitre jusqu’à en oublier la beauté fauve des soirs d’automne quand le mistral pousse ses ultimes feuilles ou encore la chaleur grecque et la lumière droite quand l’été brûle sur les roches blanches des Alpilles. C’est en partie l’itinéraire de Mireio, en partie celui de son auteur lorsqu’il venait jusqu’à la ville « sardanapalesque et orgiaque » comme glapissait son ami Daudet. Tous les clichés y sont. Le moulin est à deux pas. Les oliviers soulèvent leurs dessous blancs sous le mistral. Les Baux, nids d’aigle, guettent à main droite. Et puis voilà la Crau, immense et qui pourtant, au fil des ans, lentement disparaît. L’itinéraire vers ma famille, vers les cités cheminotes de mon enfance. Depuis Avignon jusqu’à Miramas posé là sur le plat de la plaine. Route des petits bonheurs, de la tristesse quelquefois, de l’inquiétude lorsqu’on est pressé de savoir.

         La Durance depuis longtemps n’est plus une frontière mais au-delà du pont de Rognonas, laissant à main droite la Montagnette, c’est dans la Vendée provençale que l’on s’enfonce. Celle du siège de Frigolet et des banquets de l’Action Française dans le parc du château de Barbentane. Pays blanc où la tradition est souvent un repli pervers refusant toute évolution. Marie Mauron, Marie des Alpilles racontait son premier poste de maîtresse d’école, elle de la Laïque que tous ces paysans pliés entre deux haies de cyprès comme ils le restaient à l’église appelaient l’école du Diable. Je suis un petit fils du diable et ma bagnole fonce, laissant à main gauche le clocher nombrilique de Graveson, païs deis emborigol de bosc* et à main droite les premières maisons de Maillane.

         La ligne droite passe devant e Mas du Juge. A chaque fois, je regarde vers la « rocareda qu’eilalin *» dessine la « Grand montagne », celle qui, des grottes de Calès à la chapelle de St Gabriel, cache ma terre à moi, celle qui s’ouvre au midi. Au fil des ans, n’en déplaise aux dévots de la statue du Commandeur, Mistral est devenu un vieux complice. A chaque âge de ma vie, sa lecture recommencée m’ouvre de nouveaux paysages. La présence du Mas du Juge sur mon chemin ne fut jamais anecdotique.

         Mais me voilà déjà dans les Jardins de St Rémy. C’était le quartier de Roumanille. Petit esprit, vrai écrivain, fioli* fidèle à cette mentalité maraîchère d’aller voir à l’heure de midi si les légumes du voisin sont plus avancés et se vendront mieux sur le marché de Châteaurenard.  Enfin, voilà St Rémy. Des Charrettes de St Eloi et de St Roch, on passe à celle des ânes. Toujours me revient ce conte de Paul Arène avec le café des Rouges et le café des Blancs. Le Progrès, le Commerce. Et le café Henry dont plus personne ne sait qu’il rêva a un roi.

         En face de l’école de la République, les volets de la maison de Marcel Bonnet sont désormais clos. Une immense voix s’est tue, celle d’un homme qui avait cent ans et plus dans sa tête. C’est lui qui m’a appris les Alpilles. Lui et Marie Mauron, à cette époque où nous nous réunissions montée des Antiques, chez Suzon Proal, l’épouse de l’écrivain, pour mener la bagarre contre Péchiney et les pollueurs qui voulaient peindre en rouge les Alpilles. Mais nous y reviendrons. N’empêche, j’ai chaque fois un pincement au cœur en songeant à mes arrêts impromptus, souvent impertinents – mais c’était l’impertinence de le jeunesse – au mas d’Angirany. Déjà, je suis aux Antiques d’où Rome me contemple. Et Vincent direz vous ? N’avais-je pas retrouvé les carnets de Trabu, le gardien de St Paul de Mausole qui se piquait en son temps d’écrire quelques mots en patois ?

         J’aime les virages qui zigzaguent au cœur des Alpilles. De grosses pierres ont balisé la montée. C’est la roche qui me cerne lorsqu’enfin je bascule vers le Sud. Carrefour des Baux, mer d’oliviers, citadelle. Un chant lointain de troubadours. Juste avant d’atteindre Maussane, près du pont du canal, un drapeau sang et or finit par s’effiler dans le vent du soir. Ce drapeau n’est pas provençal : il est catalan. C’est là que s’arrêta le long voyage du peintre Josep Fanch Clapers. Celui qui mène de la république espagnole aux camps de travail des réfugiés en passant par le camp de Gurs et l’atelier d’Albert Gleyze. Le havre de paix, le bout de la route. Jusqu’à l’ultime jour, l’artiste n’a cessé de travailler. De travailler encore.

         Mais déjà, voilà Maussane. Dans le petit cimetière à l’entrée du village dort une femme aimée. Elle s’appelait Emma Teissier et fut la compagne de bien des phantasmes, même les miens. S’il est une éternité, c’est celle qui demeure dans le souvenir des vivants. Trop de peines, de misères. Des troupeaux paissent dans la prairie devant Montblanc. Vision quasi virgilienne des Alpilles, carte postale, et pourtant si vraie. Je croise la voie Aurélienne – encore les romains – et puis ce sera Mouriès. « A Moriès, lo diable i’es, a Maussana, mostra lei banas, au Parador, i’es tot* ». Qui se souvient que cette terre si douce fut aussi terre de résistance. Il n’y a quasi plus de protestants dans les Alpilles, sauf peut-être à Mouriès.

         J’aime Mouriès avant noël. L’étape où je m’arrêtais pour acheter la pompe à l’huile. Et puis il faut quitter l’ancien marais, grimper jusque sur les coussouls* et la route rectiligne de la Crau. Murs de jasse en galets penchés. Carrefour mortifère de la Samatane. Plus loin, l’étang d’Entressen. L’endroit précis où Ourrias d’un mauvais coup de trident perça le flanc de Vincent. Lutte des classes. Miramas la rouge est à deux pas. La rouge ? Fini le temps où on avait planté un camp militaire pour surveiller les cheminots réfractaires. Fos est passé par là, dressant les interminables lignes de béton d’un dortoir sous-prolétaire. On parle de fermer la gare triage et même les soirs de mistral, du fond du lit de mon enfance, je n’entends plus les hauts parleurs au milieu des voies qui interpellaient les enrayeurs. La ligne TGV passe ailleurs, donnant à la fin raison à Frantz Mayor de Montricher sur l’industrieux Talabot et de son itinéraire ferré par Miramas-débarcadère.

         C’est mon pays, mon histoire. Une terre où délibérément et depuis longtemps j’ai choisi les paysages littéraires quand plusieurs de mon enfance se sont aiguillés sur d’autres rails, ceux d’une poudre blanche qui lentement les a détruits. C’aurait pu être moi. Voilà pourquoi chaque fois que je reviens depuis Avignon, je bénis les Dieux imaginaires de l’Olympe – ceux qui me regardent du sommet de la zigoura des Oupies – de m’avoir fait présent de ce pays.

emborigol de bosc : nombrils de bois – surnom des habitants de Graveson en référence à la forme de leur clocher.
rocareda qu’eilalin : référence à la première phrase de Mémori e Raconte où Mistral décrit le paysage devant le Mas de son enfance.
Fioli : partisan du goupillon et du sabre qui va avec.
A Moriès, lo diable i’es, a Maussana, mostra lei banas, au Parador, i’es tot : A Mouriès, il y a le diable(protestant) a Maussane, il montre les cornes, au Paradou, il y est en entier. Proverbe provençal.
Coussoul : parcours de troupeau

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :